L'ECONOMIE-DOMINOS

Banc Public n° 118 , Mars 2003 , Catherine VAN NYPELSEER



L'ECONOMIE-DOMINOS

Partant du constat que “la mondialisation, cela ne marche pas”, Joseph Stiglitz, prix Nobel américain d’économie, expose les raisons de cet échec dans un ouvrage destiné au grand public. L’essentiel de son analyse consiste en une critique virulente du fonctionnement des institutions internationales, plus particulièrement du Fonds monétaire international (F.M.I).

A la base de la création du F.M.I., on trouve une analyse de Keynes:
- les économies des différents Etats sont interdépendantes, une crise dans l’un d’eux a des répercussions sur les autres par le biais notamment de la réduction de ses importations, qui correspondent toujours aux exportations d’autres pays;
- en cas de crise économique grave, certains pays ne pourront plus emprunter pour stimuler l’économie;
- les marchés livrés à eux-mêmes risquent d’engendrer un chômage chronique.

Le rôle du F.M.I. devait être de faire pression sur les pays pour qu’ils maintiennent le plein emploi, ainsi que d’apporter des liquidités à ceux faisant face à une crise pour leur permettre une politique de dépenses publiques expansioniste, ceci visant à soutenir la demande mondiale.

Le paradoxe, c’est que le F.M.I., créé pour remédier aux échecs du marché, est aujourd’hui dominé par les “fanatiques du marché”. Au lieu d’inciter des pays à une politique plus expansionniste, dans l’intérêt général de l’économie mondiale, il fait pression pour qu’ils s’orientent vers des politiques plus restrictives que ce qu’ils envisageaient, des politiques d’austérité.
Alors qu’il s’agit d’une institution publique, financée par l’argent des contribuables du monde entier, il ne rend de comptes qu’aux ministres des finances et aux banques centrales. Comme les autres institutions internationales, il est dominé par les pays industrialsés les plus riches, et, en leur sein, par les intérêts commerciaux et financiers. Un seul pays, les Etats-Unis, y dispose du droit de veto.

Ses décisions sont souvent empreintes de formalisme bureaucratique: par exemple, au cours de son action en Ethiopie à la fin des années ‘90, il reprocha à ce pays d’avoir remboursé anticipativement un prêt d’une banque américaine pour lequel le pays payait des intérêts très élevés bien que le prêt fut garanti par la mise en gage d’un avion. Il ne critiquait pas la décision sur le fond, mais uniquement le fait qu’il n’avait pas été consulté!

Comme, par ailleurs, l’Ethiopie renaclait à libéraliser ses marchés financiers, le F.M.I. suspendit ses opérations de prêt.
Pourquoi libéraliser les marchés financiers? Parce que le F.M.I. était persuadé “vu sa foi naïve dans les marchés, qu’un système libéralisé diminuerait les taux d’intérêt des emprunts, donc augmenterait les fonds disponibles”. Or, dans un autre pays africain où le F.M.I. avait réussi à imposer une telle politique, le Kenya, ses résultats avient été catastrophiques: le nombre de banques locales avait fortement augmenté, alors que la législation bancaire et la surveillance des banques étaient mal organisées. Il en avait résulté, en 1993-94, quatorze banqueroutes, et les taux d’intérêt n’avaient pas diminué mais augmenté.

Un autre élément qui soulève beaucoup d’opposition dans la politique du F.M.I., ce sont les fameuses conditions dont il assortit ses prêts. Celles-ci dépassent les questions pûrement économiques visant à en garantir le remboursement pour se mêler de la politique du pays concerné, allant même jusqu’à établir le calendrier détaillé de lois à voter par leur parlement. A juste titre, ces conditions sont perçues comme “des ingérences de la nouvelle puissance coloniale qui bafouent la souveraineté du pays". Appliquées à contrecoeur, elles sont abandonnées en cas de changement de gouvernement.

La crise asiatique

Pour Stiglitz, au cours de la crise asiatique, le F.M.I. a mené le monde au bord de l’effondrement général. Ses mesures “n’ont pas seulement exacerbé la crise, elles l’ont aussi en partie provoquée”.

La crise a commencé par un effondrement de la devise thaïlandaise, à laquelle les Occidentaux n’ont pas accordé d’attention. Le F.M.I. continua à faire pression pour obtenir la libéralisation des marchés financiers.

En Thaïlande, la crise fut déclenchée par une attaque spéculative. Ces attaques se produisent lorsque des spéculateurs s’attendent à ce que la monnaie d’un pays soit dévaluée, et nécessite la libre convertibilité de cette monnaie. Un spéculateur emprunte à court terme une somme importante dans une banque du pays en question, et la convertit en dollars. Lorsque la monnaie a dévalué, il ne doit plus rembourser qu’une somme bien moindre et peut conserver la différence. Le fait de vendre la devise en question exerce une pression à la baisse sur son cours.

Pour contrer cette pression, l’Etat concerné essaie en général d’exercer une pression inverse en vendant des dollars ou une autre monnaie forte pour racheter ses propres devises. Le F.M.I. intervient également en prêtant des fonds importants pour l’aider dans cette tâche, prêts assortis bien sûr de sévères conditions. Mais cette action du F.M.I. ne put empêcher la dévaluation dans ce cas.

Embarrassé par l’échec de son remède, le F.M.I. a alors accusé les pays concernés de ne pas avoir procédé aux réformes nécessaires, alors qu’ils souffraient de problèmes de fond. Ce qui provoqua bien sûr la panique et la fuite des investisseurs. Aussi, quand ils mentionnent l’ouragan économique vécu par leur pays à cette époque, leurs habitants l’apellent non pas “la grande dépression mais tout simplement “le F.M.I.” !

Ensuite la dégradation de la situation intérieure de chaque pays contribua à couler ses voisins. La croissance économique mondiale ralentit, ce qui fit chuter les prix des matières premières, provoquant des difficultés en chaîne dans les pays émergents, dont notamment le Brésil qui n’avait pourtant aucun lien avec les pays en crise.

Pour Stiglitz, la cause principale de la crise est la libéralisation des comptes d’opération en capital, dont les pays asiatiques n’avaient nul besoin vu leur épargne élevée.

Or, le F.M.I. avait exigé ces mesures alors qu’il n’y avait aucune preuve qu’elles favorisaient la croissance, et que l’on savait qu’elles généraient des risques très importants en cas de reflux des capitaux investis.

Réformes

Stiglitz ne souhaite pas que la mondialisation soit abandonnée - de toutes façons ce ne serait pas possible - mais que les organismes internationaux qui en établissent les règles du jeu soient réformés:
- leur gestion doit devenir plus transparente;
- leurs organes de direction doivent s’ouvrir aux Etats en développement;
- leur action doit cesser d’être basée sur le dogmatisme idéologique, renoncer au fanatisme du marché, devenir plus pragmatique, ils doivent évaluer les résultats des mesures préconisées et se remettre en question.

Selon lui, un large consensus se serait établi pour limiter le champ d’action du F.M.I. à la gestion des crises, en lui retirant les économies en transition et le développement. Il faudrait également lui retirer les statistiques économiques, pour lesquelles il manque d’objectivité.

Conclusion

Contrairement à ce que pourrait faire croire la bandelette rouge de l’éditeur - “Aujourd’hui, la mondialisation, ça ne marche pas.”, l’ouvrage de Joseph Stiglitz ne contient aucune remise en question du phénomène de mondialisation.

Il s’agit d’une analyse critique de l’action de certaines institutiond internationales agissant dans le domaine économique, à travers de grands événements mondiaux comme la crise asiatique ou la transition de la Russie vers l’économie de marché.

Elle plaide essentiellement pour une réflexion économique orientée vers plus de pragmatisme et moins de dogmatisme.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

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