Cosa Nostra et Trafic de stupéfiants

Banc Public n° 117 , Février 2003 , Frank FURET



L’ évolution transnationale de la Cosa Nostra a été facilitée par les courants migratoires, notamment aux Etats-Unis, où les Siciliens ont conservé par le biais de la migration le contrôle d’une large part du marché d’héroïne. Mais elle n’a pas été en mesure d’établir en Europe un monopole sur le marché de la drogue, bien qu’elle ait tenté d’obtenir l’exclusivité des importations. Selon l’Observatoire Géopolitique Des Drogues (OGD), ses bénéfices sur le marché de la drogue seraient en net recul. (1).

Histoire

Prétendument proscrit par les règles de fonctionnement interne de l’organisation mafieuse et parfois exposé par le cinéma Américain comme une activité considérée par ces hommes d’honneurs comme déshonorante le trafic de stupéfiants est pourtant rapidement devenu une des activités stratégiques pour Cosa Nostra au cours des années 1960-1970. C’est Gaetano Badalamenti qui, au début des années 1970, mettra, sur pieds la filière d’exportation connue plus tard sous l’appellation de Pizza Connection. S’appuyant sur deux familles palermitaines ce réseau achetait massivement de l’héroïne au trafiquant turc Musululu, avant de l’exporter vers les Etats-Unis et de la distribuer sur place, à l’insu des familles italo-américaines, au travers un réseau étoffé de petits commerces (dont une chaîne de pizza), tenus par des émigrés siciliens, calabrais ou albanais. (2)
La Pizza Connection , démantelée progressivement au début des années 1980, marqua une étape importante dans les méthodes de blanchiment et de transfert de liquidités. C’est au cours de cette période que vont s’imposer de nouvelles figures de l’organisation mafieuse. Des familles de la Sicile occidentale, considérées jusqu’alors comme « mineures », vont s’imposer progressivement au sein de Cosa Nostra grâce aux filières de la Pizza Connection.
Au milieu des années 1970, le démantèlement des réseaux de la French Connection (3) , va faciliter la montée en puissance des familles de Cosa Nostra dans le trafic international d’héroïne. En 1978, Cosa Nostra abandonnait provisoirement la contrebande de cigarettes en raison de la multiplication des contentieux internes à l’organisation et de la plus grande attention portée à ce trafic par les douanes italiennes. Cette décision accéléra la reconversion des filières de contrebande vers le trafic de stupéfiants. Tommaso Spadaro, Nunzio La Mattina et Pino Savoca devinrent les pourvoyeurs incontournables en morphine-base des différentes familles mafieuses siciliennes tandis que des laboratoires de transformation en héroïne s’installaient dans un triangle constitué des communes de Bagheria, Casteldaccia et Villabate.
Au début des années 1980, la Drug Enforcement Agency (DEA) américaine estimait que la Cosa Nostra sicilienne couvrait un tiers des besoins du marché nord-américain, soit environ quatre tonnes d’héroïne pure par an. En 1984, une raffinerie d’héroïne, installée à Caccamo, localité située à 40 km de Palerme, fut démantelée. Ce laboratoire était contrôlé par les Corleonesi qui l’utilisait pour leurs exportations vers la famille italo-américaine new-yorkaise de John Gambino. Interpellé à cette occasion, Salvatore Cancemi devint un repenti sur les affaires de trafic de stupéfiants et apporta des révélations sur les filières d’exportation d’héroïne de la Sicile vers les Etats-Unis, tandis que Francesco Marino Mannoïa(3) , chimiste du laboratoire de Caccamo, également repenti, porta des accusations sévères de collusion entre Salvatore (Toto) Riinà et Giulio Andreotti.

Coopérations

Début des années 1990, plusieurs affaires judiciaires dévoielent la collaboration entre certaines familles mafieuses siciliennes et des membres de cartels colombiens autour du trafic de cocaïne.
En 1991, Giuseppe Lottusi est arrêté à Milan : il était l’homme de confiance du cartel de Medellin pour ses opérations financières avec l’Italie ; il utilisait la société financière helvétique FIMO, installée dans le canton du Tessin, pour blanchir les fonds qui lui étaient confiés par les familles siciliennes pour le paiement de la cocaïne colombienne. On estime que 500 millions de dollars transitèrent ainsi par la FIMO. Les fonds étaient ensuite expédiés en partie vers Genève par colis postaux, où ils étaient crédités sur un compte d’une société vénézuélienne auprès de la BCI-TDB, une filiale de l’Union de Banque Privée. L’argent était ensuite transféré au cartel de Medellin. Ce système de blanchiment supposait des complicités politiques en Suisse. Gianfranco Cotti, administrateur de la FIMO était en même temps conseiller national démocrate-chrétien et présidait la commission parlementaire chargée de la lutte contre le blanchiment. Dans le cadre de ses opérations, Lottusi utilisait également les services de la Banque Albis, où une autre parlementaire suisse, ancienne vice-président de la World Anti-Communist League (WACL), était administratrice (4) .
En 1993, Gustavo Delgado Upegui, conseiller financier personnel de Pablo Escobar, passé au service du cartel de Cali, était à son tour interpellé en Italie à Bassano del Grappa. En moins d’une année, il avait blanchit en Italie pour le compte de Carlos Londono, un des chefs du cartel de Cali, près de 100 millions de dollars provenant du trafic de cocaïne. Au travers de multiples comptes bancaires et de sociétés écrans (Tower bank, Banco Nacional de Panama, South America Exchange, Astrocambio, Jurina International Panama, SBS, UBS, Crédit Suisse, Caja de Madrid, Algemeine Bank de Gibraltar, Chase Manhattan Bank, Credito Deposito, Delta Corp., Sud America express et Banco Intercontinental dal Sud America), Upegui injectait l’argent à blanchir dans la société italienne de négoce d’or Eurocatene des frères Pataro.
En 1995, 5,5 tonnes de cocaïne colombienne provenant du cartel de Cali furent saisies à Turin après leur déchargement dans le port de Gênes. Ce chargement était pris en compte par des membres des familles de Catane contrôlées par Benedetto Santapaola (5) . La valeur à la revente de ce chargement, fractionnable en quelques 22 millions de doses, était estimée à 300 millions de dollars. Cette saisie intervint dans le cadre d’une opération de grande ampleur engagée aux Etats-Unis, au Canada, au Royaume-Uni et dans de nombreux autres pays à l’encontre des familles siciliennes Cuntrera, Caruana et Vella, originaires de Siculiana.


Mutation des organisations criminelles liées à la drogue

Si durant les années 1980, la transformation, l’exportation et, dans une moindre mesure, la distribution de stupéfiants étaient, pour une large part, entre les mains des grandes organisations criminelles, depuis le début des années 90, le monde du commerce des drogues présente une physionomie sensiblement différente. Une multitude de petits entrepreneurs, et même de familles au sens nucléaire ont proliféré. A côté des tonnes de drogues saisies, à propos desquelles les polices font un grand étalage publicitaire, circulent sur le marché une quantité considérable de petits lots transportés par des fourmis. Mis bout à bout, ils constituent des livraisons bien plus importantes (les rapport mensuels de l’Organisation mondiale des douanes (OMD).
Si le processus de restructuration de la Cosa Nostra est encore mal connu, il parâit acquis que le démantèlement d’un réseau n’affecte qu’une portion infime des quantités de drogues en jeu. Mais il existe d’autres facteurs qui ont provoqué ou permis la transformation des organisations liées au commerce des drogues.
Depuis le début des années 1990, la répression a poussé la Cosa Nostra à se réorganiser différemment, les grandes organisations criminelles ayant compris que des structures décentralisées étaient beaucoup moins vulnérables ont entamé un processus de reconversion, quand elles n’anticipaient pas les événements.


L’explosion des productions

Depuis dix ans les observateurs remarquent une stabilité ou une extension des zones de production anciennes de cocaïers, de pavot et de cannabis; l’apparition de nouvelles zones de production (le pavot en Colombie ou le cocaïer en Géorgie) et la transformation de zones dont la production était jusqu’ici destinée à un usage traditionnel en fournisseur du marché international (l’Asie centrale, le Caucase, les Balkans et l’Ukraine en ce qui concerne le pavot et l’Afrique sub-saharienne en ce qui concerne le cannabis). Une des causes de cette production est la mondialisation des échanges, aggravée souvent par la mise en place des Programmes d’ajustement structurel, qui contribue à la marginalisation des agricultures de nombreux pays, en particulier en Amérique latine et en Afrique. A ce développement des cultures de plantes à drogues, s’ajoute l’explosion du marché des drogues de synthèse. Cette situation permet à toutes les organisations, quelle que soit leur dimension, et même à des individus, de s’approvisionner sans difficultés en drogues de toute nature.
Les grands marchés traditionnels, les Etats-Unis et l’Europe, sont relativement stables. Mais depuis quelques années sont apparus de nouveaux marchés en développement rapide auxquels, parallèlement à une explosion de la consommation de toutes les drogues dans les pays producteurs eux-mêmes, et d’une façon plus générale dans les pays du tiers monde, dont la dimension des marchés compense les prix très bas pratiqués. Ces diversifications, à la fois des marchés de consommation et des zones de production, sont donc une première explication à la multiplication du nombre des petits et moyens entrepreneurs. Et cela d’autant plus que les victimes de la crise à la fois dans le tiers monde et dans les grandes métropoles des pays développés sont de plus en plus nombreuses et que la production et le trafic – voire une consommation "utilitariste" – de drogues s’intègrent à des stratégie de survie.
La fin de la guerre froide n’a fait que révéler l’absence de motifs idéologiques qui préside au déclenchement à la libération des forces relevant de facteurs ethniques, religieux ou nationaux. Les belligérants ne pouvant désormais compter sur le financement de leurs puissants protecteurs ont dû trouver dans les trafics, dont celui de drogues, des ressources alternatives. Le plus souvent, la fin de l’antagonisme des blocs a révélé des conflits de caractère ethnique, national, religieux que la chape de plomb des régimes communistes avait contribué à masquer. Les agents des services secrets de nombreux pays qui, pendant la période précédente, avaient utilisé la drogue comme moyen de financer des opérations non-officielles, se sont souvent reconvertis — en Russie, au Pakistan ou en Afrique du Sud dans des activités ayant des fins purement criminelles. Cette réalité, qui s’ajoute aux facteurs que nous avons évoqués plus haut, a entraîné la multiplication de ce que l’OGD définit comme les "réseaux courts ou fragmentés". Leurs acteurs ne sont pas des "professionnels" du trafic ; ils ne sont pas spécialisés dans un produit ; ils n’opèrent que sporadiquement et abandonnent leurs activités criminelles dès que leurs objectifs politiques ou économiques sont atteints.


Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

(1)Tendances pour les années 1995-1996

(2) TRAFIC INTERNATIONAL DE STUPéFIANTS ET BLANCHIMENT. Mémoire présenté dans le cadre du Diplôme d’Université (D.U.) de 3e Cycle. Analyse des Menaces Criminelles Contemporaines par Claudio BELISARIO, sous la direction de M. Xavier RAUFER

(3) Démantelée en partie dans les années 1970 par le DEA et l’OCRTIS, la French Connection désignait l’ensemble de la filière de production et d’exportation d’héroïne mise en place par le grand banditisme corse de Marseille à destination des Etats-Unis. L’Opium était importé de Turquie ou d’Indochine, transformé en morphine-base dans des laboratoires en Syrie et au Liban, puis convoyé depuis Beyrouth vers des laboratoires de transformation installés dans les environs de Marseille où la morphine-base devenait de l’héroïne n°4. La distribution vers le marché nord-américain était ensuite assurée à partir du Canada (Montréal et Toronto).

(4) La Dépêche Internationale des Drogues, OGD, N°3, janvier 1992.

(5) Dépêche AFP du 9 mars 1994

 
     

     
 
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