L'ECONOMIE STUPEFIANTE(1)

Banc Public n° 93 , Octobre 2000 , Frank FURET



Les systèmes prohibitionnistes représentent généralement la principale réponse à la problématique des stupéfiants. Les prohibitions reposent sur un principe simple: la suppression de l'offre par voie d'interdiction générale. Il suffirait d'interdire. Mais derrière les spectacles manichéens du lobby sécuritaire et de "la guerre à la drogue" proposés à la curiosité inquiète des foules, l'explorateur est amené à contempler des coulisses plus subtiles: impuissance ou plutôt puissance inversée du répressif, patelinage des évêques de la répression et du législateur exerçant une pingre et louche compassion vis à vis des consommateurs qu'ils oppressent par ailleurs, intolérance et moralisme désuet, diabolisation des stupéfiants et, par extension, des usagers, persécution rituelle des "drogués" (1), propagande grossière à l'usage de l'opinion, méconnaissance des substances et de leurs effets, pauvreté qualitative et quantitative de la prévention, de l'information et des soins...

Au delà des épais relents de peur et d'obscurantisme promus par le spectacle, et bien que ce type de menteries exhale traditionnellement peu d'odeur, tout cela suinte de moins en moins discrètement l'hypocrisie. 

Comme le pressentait métaphoriquement Frank Herbert (2) en 1966 - le héros principal de Dune est prescient -, le commerce de stupéfiants est devenu l'activité économique la plus florissante du siècle, activité exercée par des professionnels qui ont intégré les règles de la fluctuation du marché et du management moderne. Les sommes en jeu font du commerce de stupéfiants un phénomène incontestablement digne d'un très grand intérêt. D'après une étude du F.M.I., la caisse de l'argent sale issue du trafic des stupéfiants dispose d'avoirs capitalisés qui varient entre 700 et 1000 milliards de dollars et augmente chaque année de 80 à 100 milliards (300 ou 350 par an selon Interpol). Le marché se chiffre annuellement pour les pays industrialisés, principaux consommateurs, à environ 122 milliards de dollars (presque autant que l'essence, on estimait avant la récente flambée des prix à 135 milliards de dollars les sommes consacrées au divin carburant). La puissance des organisations criminelles s'est étendue à mesure que s'est intensifiée la guerre à la drogue: les grands trafiquants exercent un pouvoir concurrent à celui des États. Pour James Mill (3), il est hors de doute que l'empire "clandestin" est plus riche que bien des nations souveraines: il possède des armées plus fortes, des services de renseignements plus efficaces et des services diplomatiques plus influents. Les mafias, selon Alain Labrousse (4), cherchent à constituer des groupes de pression capables d'infléchir les décisions politiques dans un sens favorable à leurs affaires; elles sont intéressées par l'argent et le pouvoir économique, et non le pouvoir politique, même s'il arrive que dans un contexte de sous-développement elles exercent ce pouvoir (Narco-États: Pérou, Bolivie, Birmanie, Mexique). Cette influence grandissante se traduit par une infiltration des organisations criminelles dans l'économie légale dont les trafiquants occupent des parts de plus en plus grandes, et cette incursion engendre institutionnalisation du crime et criminalisation de l'économie mondiale.

Effets paradoxaux de la prohibition

Un grand nombre d'auteurs dénonce les effets désastreux de la politique officielle de la prohibition des stupéfiants. Tous affirment que les régimes prohibitionnistes sont contre-productifs, car entraînant des effets indésirables et inévitables de première grandeur, que cela concerne la production, le trafic, la consommation, la prise en charge, ou la protection de l'usager. D'un point de vue économique, la lutte contre la drogue a un coût prohibitif qui engloutit des moyens humains et financiers qui font défaut à la lutte contre les causes sociales du développement de la toxicomanie. L'interdiction d'un produit crée sa valeur. La répression ne permet pas d'endiguer le trafic, loin s'en faut, et génère donc des profits colossaux. Les organisations qui s'occupent du trafic sont de véritables puissances qui peuvent se permettre de discuter d'égal à égal avec les États, quand elles en contrôlent pas directement les institutions. L'importance des sommes en jeu et des mouvements planétaires est telle qu'elle pervertit les économies. Ces sommes échappant à tout impôt et à tout contrôle, permettent toutes les fraudes et tous les crimes. Bénéfices faramineux et corruption sont les maîtres-mots du champ économique de la question des stupéfiants. Dans une logique sociale prônant l'accumulation de profits comme valeur essentielle, la prohibition est l'alliée objective du trafic. La guerre à la drogue est une métaphore paradoxale car les ennemis ne tirent leur possibilité d'exister que du fait de cet état de guerre déclarée. Le "drogu" est un délinquant, le trafiquant un criminel qui tire ses bénéfices du fait que la drogue est prohibée.  En tout cas, l'économie de la drogue est dynamisée par la répression. Et ceux qui sont payés pour combattre le trafic n'ont pas non plus intérêt à voir cette guerre cesser: qui vend de la répression a besoin de criminels. En plusieurs domaines, remarquait Guy Debord (5), on fait même des lois précisément afin qu'elles soient contournées par ceux-là même qui en auront les moyens. L'illégalité en certaines circonstances (commerce mondial de l'armement, produits de la plus haute technologie...) n'est qu'une force d'appoint de l'opération économique, qui s'en trouvera d'autant plus rentable. Et les complicités fonctionnelles communiquent au loin car leurs réseaux disposent de puissants moyens capables d'imposer des, hum, sentiments de reconnaissance et de fidélité.

Limites de la prohibition au niveau de la lutte contre la production

Grâce aux revenus énormes que permet le marché noir, les trafiquants ont acquis suffisamment de puissance et de savoir-faire pour maîtriser le processus de fabrication de nouvelles substances. De mieux en mieux adaptées aux besoins des trafiquants, elles ne requièrent pas de cultures localisées, de matières premières onéreuses ou de transformations délicates et repérables. Et, de toutes façons, en rendant le trafic de drogue si rentable, la prohibition a engendré la mobilisation d'une bonne partie de l'économie des pays pauvres du Sud: les paysans de ces pays vivent dans une situation de grand dénuement. Les prix fixés par les pays du Nord pour les denrées légales font que pour eux le coca ou le pavot sont beaucoup plus rentables (on parle de 5 fois plus). Métier de survie pour de nombreux déshérités. Pour mémoire, le F.M.I. a conditionné la renégociation de la dette extérieure à la désindexation des salaires et aux licenciements de salariés du secteur public: en Bolivie, pour atteindre ces objectifs, les grèves ont été déclarées illégales et les dirigeants syndicaux arrêtés, la décision de licencier 50.000 travailleurs du secteur public et 24.000 mineurs qui s'ajoutaient à l'appauvrissement et au chômage, ont contribué à développer considérablement l'économie stupéfiante, de nombreux fonctionnaires et mineurs limogés se dirigeant vers la production de coca dans la région du Chapare (4).

Pour de nombreux pays du Sud, l'endettement et la chute des prix des produits de l'économie légale se traduisent par d'énormes difficultés pour honorer le service de la dette: ce n'est qu'en ayant recours à des trafics illicites qu'ils peuvent payer leurs créanciers qui souvent ne se soucient guère de l'origine des fonds. Les programmes d'ajustement structurel du F.M.I. ont contribué à détruire l'économie paysanne, à encourager le développement de la narco-économie et à modifier ou détruire les anciennes élites nationales, remplacées par une nouvelle classe de bureaucrates et de marchands, nouvelle élite souvent liée aux mafias locales et au blanchiment de l'argent.

Plus la guerre à la drogue s'intensifie, plus la production s'étend. Les politiques d'éradication ont souvent pour effet la dissémination des productions dans des zones plus difficiles d'accès; il y a une extension des surfaces mais aussi des rendements grâce à des gains de productivité. Comment s'en étonner puisque la multiplication des trafics illicites permet de transférer des sommes énormes en faveur des créanciers privés et officiels alors que la surproduction mondiale marquée par la chute des prix des produits de l'économie légale ne favorise guère le remboursement de la dette.

Si l'action des USA devait se révéler efficace en Amérique latine et aboutir au démantèlement militaire des réseaux, de nouvelles filières iront se créer ailleurs. L'Afrique, terrain rentable et facilement accessible, réseaux de distribution expérimentés, climat favorable, possibilité de corruption permettant au cultures d'échapper à tout contrôle, pourrait s'avérer un terrain très rentable. La guerre contre la production de drogues est une lutte désespérée: la production devient de plus en plus rentable à mesure que la lutte s'intensifie.

Labrousse (4) signale aussi que sur les décombres du dernier grand empire du siècle est peut être en train de naître une super puissance des drogues qui risque de bouleverser à moyen terme toute l'approche du problème au niveau mondial. Aujourd'hui déjà, sur le territoire de toute l'ex Union Soviétique poussent plus de 3 millions d'hectares de cannabis sauvage dont 1 million en Russie (le Maroc, d'où provient la majeure partie du haschisch consommé en Europe a une surface de culture estimée à 50.000 hectares). Sur les surfaces immenses des steppes du Kazakhstan, il n'y a guère que le cannabis qui survive à l'offensive du désert: l'éradication systématique des plants aboutirait d'ailleurs à une catastrophe écologique irréversible. La milice locale tente bien de limiter le trafic à l'aide de quelques Jeeps ou camions poussifs mais souvent les policiers munis de simples pistolets n'ont d'autres choix que de s'écarter face aux fusils d'assaut et aux mitraillettes des trafiquants les mieux organisés.

L'Asie centrale ex-soviétique était une région traditionnelle de culture du pavot, aujourd'hui ce sont des plantations massives qui ont remplacé les potagers des grand-mères qui l'utilisaient pour la pâtisserie.
L'industrie chimique de l'ex-URSS a dû elle aussi se reconvertir: beaucoup de chimistes se sont retrouvés au chômage ou ne touchent plus que des salaires de misère dévorés par l'inflation; ils trouvent donc un supplément appréciable dans les laboratoires clandestins produisant des drogues de synthèse et, depuis peu, de l'héroïne. Rien qu'en 1993, 180 laboratoires ont été découverts à Moscou.

Dans ces régions, la mafia est de plus en plus poussée vers le trafic de stupéfiants et toutes les structures sont prêtes pour cela. Les banques notamment, du fait de leur jeunesse, du manque de possibilité de contrôle mais aussi de certains anomalies congénitales, ouvrent la porte à toutes sortes de falsifications et, fort à propos, à de stupéfiantes possibilités de blanchiment. La nécessité de restructurer des économies délabrées et le processus de privatisation généralisé ont fait que ces pays, qui ont un besoin urgent de devises que ni leurs exportations ni l'aide des pays de l'Ouest ne sont en mesure de leur apporter en suffisance. Pour mémoire, la Hongrie est devenue une des plaques tournantes du blanchiment d'argent et la mafia italienne a blanchi nombre de capitaux en achetant des entreprises peu rentables en C.E.I. et en Allemagne de l'Est. En 1993, Labrousse (4) avait une certitude: l'ampleur des moyens de blanchiment de l'argent sale et la criminalisation de la société mettaient en sérieux danger le processus de démocratisation.

Limites au niveau du trafic

Le trafiquant est présenté comme l'ennemi à abattre: poursuite hyper-médiatisée, élimination dramatique, condamnation au cours de procès-spectacles de quelques grands barons: tout cela a bien eu pour effet une très relative décartellisation du trafic. Dorénavant, les forces "de l'ordre" ont affaire à une multitude de petits et moyens opérateurs disséminés agissant au coup par coup, délocalisant et dispersant régulièrement leurs bases d'intervention, leurs circuits d'approvisionnement de livraison et de blanchiment. La moindre saisie de drogue est l'occasion d'une exploitation médiatique spectaculaire, mais les quantités saisies sont dérisoires par rapport au volume du trafic et de la consommation. Idem au niveau de la consommation : confiants et optimistes, les States ont officiellement fait grand cas, il y a peu de la diminution du nombre de leurs consommateurs de cocaïne (de 9 à 7 millions, paraît-il), résultat de leur volonté politique de diminuer la demande; c'était oublier un peu vite que, dans le même temps, les observateurs avaient noté une explosion phénoménale de leur consommation d'héroïne et de ses produits dérivés. Les défaites sont souvent précédées de communiqués de victoire: le moindre résultat est exagéré et exploité au service de cette guerre qui est loin d'avoir porté ses fruits, c'est le moins qu'on puisse dire. Les saisies sont dérisoires par rapport à l'ampleur du trafic. Selon Raymond Kendall, le patron d'Interpol, la situation s'est dégradée. Dans toutes les métropoles européennes, le marché est inondé et le nombre de toxicomanes augmente: on n'intercepte que 10 à 15 % du trafic.

Les politiques prohibitionnistes ont pour effet de rendre la lutte beaucoup plus difficile et les moyens mis en oeuvre de plus en plus inadaptés. Plus il y a de saisies, de destructions, d'éradications, de condamnations, d'exécutions, plus les tonnages de drogue, la diversité des produits et des circuits et le nombre d'usagers augmentent. La guerre à la drogue a enregistré une série de succès ponctuels et spectaculaires: cartels de Medellin et de Cali (cocaïne) démantelés, saisies diverses, capture de Juan Gracia Abrego au Mexique, reddition de Khun Sha en Birmanie, coups terribles portés aux familles mafieuses par la justice italienne. Les rapports d'Interpol considèrent par exemple que le trafic en Afrique s'effectue dans des conditions de sécurité quasi absolues. Façades maritimes non surveillées, aéroports passoires, contexte de corruption et de dénuement. Les stratégies de survie individuelle et de corruption touchent non seulement les États mais aussi tous les agents jusqu'aux échelons les plus bas; le billet de 10.000 francs C.F.A. a d'ailleurs été rebaptisé "Tais-toi".

Effet multiplicateur de la répression

La prohibition transforme le marché sans le détruire: économie ultralibérale inversée qui fonctionne de manière parasitaire au profit principal des trafiquants (de 2.000 à 3.000 fois le coût de production). La répression agit comme ressort de la commercialisation: elle fait monter les prix de manière démesurée. Pour payer sa consommation, l'usager devra disposer d'un revenu supplémentaire: il devient vendeur. Plus le produit est cher, plus nombreux seront les consommateurs qui vont devoir se transformer en vendeurs et démarcher de nouvelles cibles. On est dans un système d'économie inversée : plus le prix est élevé plus nombreux sont les consommateurs, et ce, également par le biais d'une baisse de qualité: il faut plus de produit pour le même effet donc il faut en acheter plus et donc disposer de revenus supplémentaires, donc trouver des usagers susceptibles d'en racheter. Les trafiquants usent de répression pour faire fonctionner des mécanismes d'offre et de demande. Quand la police enquête, les livraisons se font plus rares, prétexte idéal pour les grands trafiquants. La raréfaction entraîne une augmentation des prix qui compense le manque à gagner dû à l'enquête, et d'autre part un accroissement de la demande par le mécanisme exposé. En période calme, le trafiquant n'augmente pas les prix et veille à la qualité. Il arrive même parfois qu'il les baisse; et dès que la demande est plus pressante, il augmente à nouveau les prix et baisse la qualité, comptant sur l'effet multiplicateur de la répression qui menace tous les trafiquants: elle est un danger omniprésent, donc elle implique une discipline de fer qui assure une plus grande efficacité mais crée de plus une pression stimulante qui pousse chacun à être le plus performant possible de manière à monter d'un échelon dans la structure du trafic, un peu comme dans les systèmes de vente pyramidale style Amway ou Tuperware. Le vendeur au détail est en contact direct avec de nombreux consommateurs, a par conséquent plus de chances de se faire repérer, et a donc tendance à préférer les drogues dures (plus de bénéfices, plus faciles à dissimuler, actions plus importantes, moins nombreuses, avec petits revendeurs qui se chargeront de la vente dans un système de vente pyramidale: dès qu'un consommateur devient vendeur, le vendeur initial monte d'un cran dans la pyramide).

La répression a un effet intégrateur: elle rend rentable le trafic qu'elle interdit, et elle stimule donc son fonctionnement. Il existe donc une complicité objective entre États prohibitionnistes et trafiquants: la répression ne gêne guère les producteurs tandis que la prohibition et la répression ligotent à coup sûr les consommateurs, d'un point de vue légal mais aussi d'un point de vue sanitaire: la nécessité de couper sa dose afin de pouvoir en revendre une partie est cause de problèmes de santé chez bien des toxicomanes alors que l'évaluation de la nature ou de la qualité du produit est quasi impossible. Comment dès lors ne pas se demander si l'argument socio-moralo-sanitaire n'est pas qu'une papelarde et cauteleuse supercherie à l'échelle mondiale, destinée à maintenir le mécanisme répressif assurant une très consistante valeur ajoutée aux psychotropes et transmutant leur trafic en une affaire pour le moins juteuse?
Quels sont les méfaits directement liés au produit et quels sont ceux qui découlent de son interdiction? Voilà la question. Le discours de la logique prohibitionniste tente de faire confondre usage de stupéfiants et trafic: aucune distinction n'est établie. L'argument souvent évoqué pour le maintien de la répression est la violence et la criminalité qui entoure la drogue; en réalité cette violence et cette criminalité sont le fruit de la prohibition. Il y a une complicité objective entre États prohibitionnistes et trafiquants. A vouloir interdire l'usage des stupéfiants, la prohibition crée et stimule le trafic dont elle est le ressort. Et cette extension du trafic entraîne un climat d'insécurité propice. Et en se généralisant, la répression devient le prétexte idéal à son propre renforcement. La boucle est bouclée: plus la guerre s'intensifie, plus le trafic se développe; cet effet boule de neige s'est amplement vérifié ces vingt dernières années: la "guerre à la drogue" a entraîné une extension du trafic qui justifie une intensification des moyens pour se battre contre des trafiquants ressentis comme de plus en plus tentaculaires.

Contexte sociopolitique

Une analyse comparée (6) du système politique et du système d'organisation du trafic de drogue au Mexique permet de comprendre mieux comment s'infiltrent les acteurs de la marge au sein du système politique local, mais surtout comment ils sont politiquement intégrés. Il devient possible de concevoir le trafic au delà de l'opposition entre le légal et l'illégal, opposition formelle à partir de laquelle a été forgée l'opposition morale entre les méchants narcos du Sud et les gentils développés du Nord qui les "subissent et les combattent". Les narco-trafiquants sont utiles à la reproduction d'un système clientéliste traditionnel ou libéral qu'ils contribuent à rendre dynamique : ils permettent d'entretenir une oligarchie dominante et prédatrice et d'assurer sa reproduction en fournissant les moyens nécessaires qui compensent les effets d'inégalité et d'exclusion par le développement d'une économie de substitution. Pour Rivelois (6), il est vain de combattre les narcos sans toucher le système qui les a générés.
Confronté à toutes les demandes qu'il ne pouvait satisfaire, l'État s'est trouvé débordé par le social. Trois solutions ont jusqu'à présent été appliquées pour résoudre le problème des insuffisances de l'État redistributeur:
- les dictatures militaires qui muselaient les demandes sociales et étaient censées dynamiser le secteur privé;
- le néolibéralisme, qui devait permettre à l'état de se désengager du secteur social; une telle politique a certes permis de créer de nouvelles richesses mais n'a pas permis une meilleure redistribution de celles-ci; au contraire, elles ont été capturées et transformées en nouveaux monopoles et la pauvreté s'est accrue à cause du désengagement de l'État du secteur social local;
- la consolidation du secteur souterrain a servi d'alternative locale aux insuffisances de l'État clientéliste tout en rendant possible la captation de nouvelles rentes pour les responsables de l'État. Mais la redistribution par la marge ne permet pas de résoudre la crise, juste de l'amortir. Le narcosystème produit une richesse parmi d'autres. Les bénéfices de la drogue ne résoudront pas la crise, ils la tempéreront en donnant de plus des moyens supplémentaires pour reproduire des inégalités préexistantes.

L'État n'a plus qu'à gérer la précarité, la paupérisation croissante et la fragmentation sociale qui en a résulté: laisser-faire vis à vis des entrepreneurs du secteur privé légal, compromission envers les dominants de l'économie souterraine et répression vis-à-vis des dominés de la marge, persécutés pour les péchés des premiers qui en tirent de substantiels profits. Le système d'intégration des marges souterraines tel qu'il s'est pratiqué au Mexique apparaît en fait comme le produit d'un développement de substitution qui remet en cause le rôle de l'État: de la même manière que les activités liées à la drogue procurent aux populations concernées des moyens de subsistance à la place des entreprises, les associations (O.N.G...) deviennent des substituts de l'État qui ne dispose plus des ressources suffisantes pour mettre en oeuvre des services publics efficients. Or, plus seront intégrées les marges, plus seront affaiblies les revendications démocratiques, car les caciques locaux auront tendance à se retourner contre leur base traditionnelle en se mettant au service des narcotrafiquants qu'ils protégeront. Le système libéral démocratique se trouve ainsi perverti dans des pays dépourvus de tradition historique démocratique: politiquement, par la persistance de méthodes de pouvoir et de domination relevant du clientélisme populiste et la mise en oeuvre de décisions de plus en plus autoritaires. Économiquement, par l'expansion du système clientéliste marginal qui vise la création de nouvelles richesses à partir des activités souterraines illégales mais intégrées au système libéral (blanchiment d'argent, réinjection de l'argent blanchi dans les systèmes spéculatifs...). Juridiquement enfin, car le fait de légiférer est loin d'être suffisant pour désamorcer le blanchiment de l'argent sale, la cause de la prolifération des activités souterraines résidant d'abord dans leur rentabilité et dans la capacité de leurs promoteurs à utiliser tous les passe-droits d'une corruption institutionnelle intrinsèquement liée à la culture de l'État clientéliste: police fédérale, locale, fonctionnaires de justice, forces armées, institutions bancaires, administration des douanes, police de la route... Il ne sert à rien, conclut Rivelois (6), de (sur)légiférer contre le blanchiment de l'argent de la drogue si la loi n'est appliquée fort à propos qu'avec parcimonie et favoritisme en vue de la reproduction du pouvoir des élites, et si la répression ne concerne pas simultanément la grande corruption, c'est-à-dire l'évasion fiscale, le blanchiment, les trafics d'influence, et si la même législation n'est pas étendue en même temps à une échelle internationale et notamment à tous les paradis fiscaux.
Mais il est fort probable qu'aucune législation ne verra le jour pendant longtemps: les U.S.A. sauront trouver le moyen d'empêcher le manque à gagner que constituerait cette légalisation au sein du système bancaire international - et notamment vis à vis des States et du Mexique, deux pays qui profiteraient le plus avantageusement du blanchiment - qui serait inévitablement affecté par la baisse des cours qui en résulterait, estime Rivelois (6). S'entend-on en haut lieu pour canaliser les bénéfices de la drogue vers le soutien à des économies touchées par la crise? Certains gouvernements s'accommodent-ils très bien de la consommation de drogue dans certains quartiers défavorisés, ce qui leur permet de convertir une question de politique sociale en problème de sécurité publique légitimant une répression contre certains groupes défavorisés inintégrables de toute façon dans le nouveau moule libéral? Le blanchiment accélère la spéculation immobilière et boursière, modifie insensiblement les règles du jeu par la menace de la violence, distord à son profit la concurrence et débouche avec la crise sur une collectivisation nationale et internationale des prêts et des dettes dont une partie non négligeable est d'origine mafieuse (7): loin d'être une perversion marginale du capitalisme, comme des âmes rassurantes essaient encore de le faire croire, le trafic des stupéfiants et le blanchiment d'argent sale peuvent être considérés comme le prolongement du règne libéral de la maximisation des profits à l'heure de la mondialisation des échanges et somme toute, secrètement tenus pour respectables eu égard à l'obligation morale sinon sportive de l'enrichissement pour la plus grande gloire de Dieu (8).

Que l'activité illicite liée à la drogue n'implique pas une simple confrontation entre les gentils représentants de la loi et les vilains individus qui la transgressent, mais que l'importance des enjeux et notamment ceux liés à l'appropriation des profits en échange d'une protection institutionnelle aboutit à toutes sortes de compromissions entre acteurs dans et hors la loi ainsi qu'à une confusion entre sphère du privé et sphère du public; à moins d'être une autruche, il semble difficile de l'occulter. Sur de telles bases, le prohibitionnisme ambiant ayant contribué à construire le problème qu'il prétend combattre (1), le "problème de la drogue" risque fort de ne point se trouver résolu par un accroissement de la répression, bien au contraire. Il ne s'agit pas ici d'entamer un débat concernant l'influence de Calvin ou Luther sur le comportement économique des sociétés contemporaines ou un autre à propos du mystérieux recyclage des vieux dogmes puritains en scientisme socio-sanitaire (1). Mais subodorer que la prohibition, toute droite issue de la morale puritaine américaine de la fin du 19ème siècle, n'est plus qu'un alibi au bénéfice d'une accumulation de profits aujourd'hui dépouillée du sens éthico-religieux que ce même puritanisme lui conférait jadis (8), ne relève pas, comme la désinformation se plaira sans doute mollement à le souligner, de la paranoïa critique désuète ou du sophisme irresponsable. C'est bien aussi de politique économique et sociale, tant du côté "Nord" que du côté "Sud", dont il est question.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

(1) Marc Valette , "De la tolérance à la guerre", Espace de Libertés, juillet 2000

(2) Frank Herbert, "Dune", Press Pocket, 1966

(3) James Mill, "L'empire Clandestin", Albin Michel, 1986

(4) Alain Labrousse et Alain Wallon , "La planète des drogues", éd. du Seuil, 1993

(5) Guy Debord, "Commentaires sur la société du spectacle", Gallimard, 1988

(6) Jean Rivelois, "Drogue et pouvoirs: du Mexique au paradis", éd. L'harmattan, 1999

(7) Guilhem Fabbre, "Les prospérités du crime", éd. De l 'Aube, 1999

(8) Philippe Besnard, "Protestantisme et capitalisme", éd. Armand Colin, 1970

 
     

     
   
   


haut de page

Banc Public - Mensuel indépendant - Politique-Société-environnement - etc...
137 Av. du Pont de Luttre 1190 Bruxelles - Editeur Responsable: Catherine Van Nypelseer

Home Page - Banc Public? - Articles - Dossiers - Maximes - Liens - Contact