DROGUES: LA FIN DE LA PROHIBITION?

Banc Public n° 62 , Septembre 1997 , Catherine VAN NYPELSEER



Les accros de la télé sont imprégnés de feuilletons américains leur montrant des héros pourchassant des trafiquants de drogue. En Belgique, un nouveau débat apparaît cependant: faut-il continuer à interdire les drogues? On se souvient des déclarations fracassantes du député socialiste Patrick Moriau en faveur de la dépénalisation du cannabis; une manifestation revendiquant cette dépénalisation a réuni à Bruxelles le 16 novembre dernier de 3 à 5.000 personnes; mais au-delà de ces événements très médiatisés, tout un mouvement de réflexion existe depuis de nombreuses années.

 

Une des idées-force de cette réflexion est que les effets négatifs liés aux drogues sont imputables non aux produits en eux-mêmes, mais à la répression : défaut de qualité et de contrôle des produits, additifs toxiques pour “couper”, prix très élevé poussant certains à la délinquance ou à la prostitution, absence d’hygiène lors des injections et transmission de seringues usagées entrainant la propagation de maladies infectieuses.

Répression

De toute façon, que l’on y soit favorable ou non, tout le monde est d’accord pour reconnaitre que la répression ne fonctionne pas. Les quantités de drogue produites et commercialisées ne cessent d’augmenter: en 1988, la production de chlorhydrate de cocaïne dans les pays andins se situait entre 400 et 700 tonnes. En 1995, elle était estimée entre 1.000 et 1.500 tonnes.
En Asie, on produisait en 1988 de 1.000 à 1.500 tonnes d’opium (de qui fabriquer de100 à 150 tonnes d’héroïne). En 1994, on arrivait à une production de 3.200 tonnes (source : “Drogues et narco-trafics: le point de vue du Sud”, avril 1996, éd. CETRI et L’Harmattan).

Liaison antiprohibitionniste

Cette a.s.b.l. revendique la légalisation de toutes les drogues, y compris les drogues dites “dures”. Elle réunit des professionnels de la santé, des politiciens, des juristes. Elle a été fondée en 1989 par des personnes qui avaient créé une liste anti-prohibitioniste lors des élections de 1988. Subsidiée par la Communauté française et par la COCOF, elle organise des cycles de conférences, des séminaires, gère un centre de documentation et édite depuis peu un journal trimestriel.


Politique souhaitée

"Liaison" revendique la légalisation, et non la libéralisation. Il ne s’agit pas d’obtenir que la drogue soit vendue dans les supermarchés. Le but est de pouvoir informer correctement sur les produits et de permettre une consommation en connaissance de cause, en tentant d’éviter abus et dépendances. Elle souhaite que l’Etat joue le rôle de régulateur du marché, qui est actuellement aux mains de la mafia, qu’il réglemente la distribution et la vente des produits.
Les membres de Liaison antiprohibitionniste considèrent que la consommation de drogue est un comportement strictement privé. Le fait est qu’il y a des gens qui consomment. La question est de savoir comment faire pour qu’ils puissent le faire avec le moins de dégâts possibles.

Toxicit

La méthadone, prescrite comme drogue de substitution à l’héroïne est la drogue qui a pu être la mieux étudiée. Elle est utilisée aux Etats-Unis depuis 1963 dans des programmes de susbstitution par des gens qui en prennent tous les jours. Jusqu’ici, on n’a pu déceler aucun effet toxique sur aucun organe.L’héroïne est un peu moins bien connue mais on ne signale pas non plus d’effets toxiques, mais bien un effet de dépendance physique.Le hashish diminue le taux de testostérone dans le sang. Son effet addictant (provoquant une dépendance) est discuté: différentes études arrivent à des résultats opposés. Il semble perturber plus le psychisme que l’héroïne. La revue médicale anglaise Lancet a publié en 1995 une étude affirmant que le cannabis n’offrait aucun danger de toxicité.La cocaïne est plus dangereuse: elle a une toxicité cardio-vasculaire. Elle provoque une dépendance psychique importante, qui entraîne un symptôme dépressif sévère lors de l’arrêt d’une consommation régulière.

L’expérience de Liverpool

Un psychiatre anglais, le docteur John Marks, est devenu célèbre suite à sa pratique, autorisée par les lois anglaises qui n’ont jamais interdit aux médecins la prescription de drogue aux personnes dépendantes, de prescrire de l’héroïne à ses patients toxicomanes dans plusieurs cliniques de la région de Liverpool, à la fin des années 80. Il a obtenu des résultats extraordinaires:
- le taux d’infection par le virus du SIDA de ses patients a été maintenu à zéro;
- le nombre de délits dans lesquels ils étaient impliqués a été divisé par 15 (d’après les chiffres officiels de la police);
- les nouveaux cas de toxicodépendance ont représenté moins de 12% du taux moyen du reste de la région.
(source : “Drogues légales : l’expérience de Liverpool”, éditions du Lézard).

Donc, d’après cette expérience (limitée), le fait de distribuer légalement les drogues ferait baisser la consommation globale de drogues. La raison en serait simple : les toxicomanes qui reçoivent la quantité de drogue correspondant à leurs besoins ne ressentiraient plus la nécessité de s’insérer dans le trafic et, en particulier, de générer de nouveaux consommateurs avec qui ils pourront jouer le rôle de dealer pour gagner de quoi se payer leur dose.


Interview

Banc Public a rencontré le docteur Serge Zombek, psychiatre spécialisé dans le traitement des toxicomanes à l’hopital Saint-Pierre à Bruxelles et membre actif de l’a.s.b.l. Liaison antiprohibitionniste. Nous lui avons demandé le pourquoi de cette prise de position.

Dr Zombek Certains de mes patients parmi ceux qui vivent la plus grande misère psychique, de grandes souffrances, se retrouvent en prison et ne peuvent plus venir me voir. Par contre, d’autres qui ne sont pas demandeurs de traitement sont forcés - par la Justice ou la police - de venir à ma consultation, alors qu’ils n’en ressentent aucunement le besoin. La toxicomanie est le seul symptôme (à part peut-être la pédophilie) qui fait que je rencontre des gens qui me disent qu’ils n’ont absolument pas envie de se défaire d’une habitude dont le seul problème est que c’est illégal.

Pour moi, il n’y a pas de psychopathologie particulière des gens qui consomment des drogues. Il n’y a pas d’arguments pour dire qu’ils sont plus déséquilibrés que tout un chacun.
La prohibition empêche la prévention. Si je dis à un groupe de jeunes: “lorsque vous fumez un joint, faites plutôt ceci ou cela”, ou bien, “au cas où un de vos copains fait un mauvais voyage, voici ce qu’il faut faire”, je peux avoir des ennuis.
Ce qu’il faut faire, c’est prévenir l’abus, le mésusage, promouvoir un usage éclairé plutôt que débridé. Consommer des psychotropes pose d’autant plus de problèmes que l’on est pas bien. Toute personne en souffrance psychique va trouver dans ces produits des effets par rapport à sa souffrance.L’objectif déclaré de la société moderne est d’arriver à une plus grande autonomie des personnes, développer le moi. Or, pour les produits illégaux, la société considère que ses membres sont incapables de gérer certains produits. C’est une situation paradoxale.

L’interdiction ne modifie pas l’ampleur du phénomène. En ce qui concerne la politique de réduction des risques des drogues (distributions de seringues, par exemple), j’ai tendance à évoquer plutôt la réduction des risques des conséquences de la prohibition.Actuellement, en Belgique, on trouve une héroïne de bonne qualité, pas chère. La plupart des consommateurs la fument, seuls de vieux toxicomanes continuent à se l’injecter. Dès que l’héroïne est de moins bonne qualité, il faut l’injecter.
L’injection ne pose pas de problèmes en soi, si elle est faite dans de bonnes conditions: avec des seringues et des aiguilles neuves, de l’eau distillée et non de l’eau du robinet.Si l’on peut fournir à des toxicomanes une héroïne de bonne qualité, la majorité la fument. C’est lorque les produits sont illégaux, chers, qu’il faut se mettre en danger. La délinquance est une conséquence de la prohibition. A cause de cela, j’ai des patients qui sont dans une énorme dérive, qui vont en prison, qui ont dû voler, dealer. Ils ont des problèmes sociaux bien plus importants que les alcooliques.

En ce qui concerne les décès par overdose, une étude australienne sur les overdoses imputées à l’héroïne a montré que les personnes décédées avaient mélangé l’héroïne à d’autres produits dans le cadre d’une démarche suicidaire. Les seuls décès imputables à l’héroïne sont les overdoses à la sortie de prison, parce que à ce moment-là, ils ont perdu l’habitude, et les doses qui leur convenaient auparavant sont devenues trop fortes.

Je considère que les médecins doivent pouvoir prescrire des produits qui sont de toutes façons disponibles, mais dans de mauvaises conditions.
Il faudrait que, dans notre société, on puisse discuter tous ensemble du choix des produits, et que l’Etat prenne ses responsabilités et réglemente. La lutte effrénée coûte cher, ne marche pas et pose des problèmes supplémentaires.

Conclusion

Le débat est entamé. Par certains aspects, il rappelle celui qui eut lieu en ce qui concerne l’avortement: risques pour la santé, liaison de ces risques à la clandestinité, intervention de la société dans une question que certains jugent purement privée et individuelle, échec de la répression. Dans les années à venir, il est à prévoir que ce débat prendra de l’ampleur.

 

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

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