BELGIQUE, TOUJOURS?

Banc Public n° 74 , Novembre 1998 , Catherine VAN NYPELSEER



Notre pays en voie de disparition suscite un intérêt certain chez ceux qui ont le plus à perdre en cas d’éclatement: les Bruxellois. L’existence de cette ville francophone mais flamande a empêché un scénario
Tchéco / Slovaque brutal et nombre de ses habitants - qui ont infiniment plus de contacts avec l’autre grande communauté que les autres Belges - valorisent le concept d’un Etat multiculturel. En cas de séparatisme, la Belgique se réduira à cette ville qui y perdra énormément: ce sera Bruxelles, petite et moche.

Cela vaut donc la peine que notre grande Université y consacre un numéro de 600 pages de sa revue composé de 80 contributions d’auteurs belges exclusivement, artistes principalement (écrivains, architectes, cinéastes, chorégraphes...). Il ne s’agit donc pas d’une étude scientifique, mais d’une collection de rédactions sur le thème imposé qui donne son titre à l’ouvrage.

Ce genre de projet suscite des résultats inégaux; il a abouti en tous cas à un texte assez génial à notre avis : celui de l’écrivain Jean-Luc Outers pour qui le Belge (qui existe donc) est un TATOU, charmante bestiole qui a pour spécialité de “s’enfouir rapidement... on l’a vu briser l’asphalte d’une route pour s’enterrer dessous en l’espace de quelques minutes”.
C’est pourquoi, depuis la fin août 1996, “pas un journal d’une télévision flamande ou francophone, privée ou publique, ne manqua d’apporter son lot d’images de pelles mécaniques fouillant fiévreusement le sol, avec l’espoir mêlé d’angoisse d’y retrouver des corps enfouis”.
Pendant ce temps, notre gouvernement mettait toute son énergie à tenter de boucler le budget de l’Etat (et de diminuer le trou de la dette publique), avant de s’apercevoir “de l’ampleur de l’émotion du peuple qui, à l’image de la terre, était, lui aussi, retourné ” et de comprendre “qu’il s’était trompé de trou” !

Martine Wijckaert (metteur en scène de théâtre) a eu très peur pendant la marche blanche: “Il y avait cette colonne humaine qui circulait, dans quelque chose qui n’existait pas. (...) il y avait quelque chose de l’ordre d’un chaos et d’une tragédie enfantine, d’une détresse, non par rapport au problème des enfants disparus mais presque au sens psychanalytique du mot, une détresse pathétique, voire pathologique, tout cela dans l’absence de langage. Ces vagues qui régulièrement applaudissaient, cette houle qui traversait les boulevards, qui ricochait sur les fenêtres closes, puisque tout est en démolition, donc toutes les fenêtres sont murées, et dont l’écho t’arrivait quelques minutes après, comme un ressac !...”

Elle reproche à notre pays son manque de niveau, d’exigence, d’éthique, de combat et donc de démocratie. Pour elle, le mélange des cultures était la seule caractéristique intéressante de ce “pays-qui-n’en-est-pas-un”, et le fait de vouloir y mettre de l’ordre - l’art est-il une matière régionalisable? - lui a enlevé toute pertinence. Cette Flamande qui s’exprime en français enrage de devoir se présenter au festival d’Avignon en étant censée y représenter la Communauté française de Belgique.

Une Communauté française qui ne plaît pas non-plus à Jean Louvet, l’auteur du Manifeste pour la culture wallonne - dont la contribution est intitulée “Une communauté sournoise” , qui s’y sent emprisonné, asphyxié dans ce “creuset artificiel inadéquat” , cette “institution complètement régressive” qui empêche Bruxellois et Wallons de poser un acte politique commun, un acte fondateur. Pour lui, cette institution est un instrument d’opression qui “sert de relais à l’Etat belge pour occulter une série de formes d’expression”.

Jean-Pierre Dopagne a vraisemblablement soufert d’une manière ou d’une autre de notre magnifique structure institutionnelle, puisqu’il nous raconte les mésaventures de ce violoniste arrivant à Bruxelles d’un pays lointain, en vue d’étudier à l’école belge du violon dans le pays d’Ysaÿe et de la reine Elisabeth. Le bureau des informations de la Gare centrale lui ayant sobrement indiqué “this way”, il rencontre un violoniste, premier prix de Conservatoire, qui lui propose gentiment d’habiter chez lui, c’est-à-dire dans les couloirs de la gare. Pour le même prix, il lui explique le fonctionnement de l’école belge du violon:
“A Bruxelles, on étudiait la tenue de l’instrument sur l’épaule; à Anvers, on apprenait la pose de la main sur les cordes; à Namur, on faisait l’apprentissage de l’archet; Charleroi développait l’étude du premier doigt; Gand, l’étude du deuxième; Bruges s’occupait du troisième et Liège du quatrième; Habay-la-neuve, où venait de se créer une section académique eurosubventionnée, s’était vu attribuer la technique du vibrato”. Inutile de vous raconter ce que fit le brave violoniste étranger...

Plus positif, Wim Vandekeybus - à qui il est pourtant arrivé à l’étranger que l’on demande: “Ah, oui, Belge... Vous êtes pédophile ?” trouve que la Belgique existe, et qu’elle survivra comme pays de passage, de croisement, de brassage, ce qui “prédit quelque chose du futur du monde”. Il compare ceux qui veulent l’éclatement de la Belgique - qui perdront à la longue - aux racistes ou à ceux “qui tirent sur les chiens qui passent sur leurs terrains “parce qu’il est interdit de laisser les chiens en liberté” “, des gens qui “foutent la merde partout”, mais qui perdront car “le charme finira par gagner”. De toutes façons, dans le cas contraire, sa culture bigarrée lui permettra de s’adapter ailleurs, au contraire de ceux qui vivent dans des nations mieux structurées.

Francis Martens étudie la génèse de la chanson qui fournit son titre à l’ouvrage (le vers “Tu vivras toujours grande et belle” s’adresse à la Belgique, notre “mère chérie”, dans la Brabançonne), et y fait notamment une découverte intéressante concernant “le Belge”. Puisqu’il sort du tombeau après des siècles d’esclavage, il n’y a que deux hypothèses possibles: ou bien c’est un vampire, ce qui paraît douteux vu le caractère peu aristocratique en général du profil de nos concitoyens, ou alors il s’agit d’un zombie, un mort-vivant employé à bon compte par des propriétaires sans scrupules, en Haïti.

Dans sa contribution, Guido Fonteyn compare le modèle belge de réforme de l’Etat et... le modèle yougoslave , que nous venons de voir à l’oeuvre. Il y trouve énormément de points communs, mais aussi une différence essentielle qui rend le modèle yougoslave tout-à-fait inapplicable dans notre pays: la Belgique ne dispose pas de l’espce qui permet les guerres civiles ! Où installer les camps d’entraînement, les maquis, cacher les armes?

Kristien Hemmerechts, écrivain néerlandophone, exprime parfaitement le paradoxe qui fait que l’on entend bien plus ceux qui veulent la fin de la Belgique que les autres, communément appelés “majorité silencieuse” et prouve l’impossibilité existentielle qu’il en soit autrement: en effet, “Personne parmi nous ne souhaite que la Belgique éclate, mais personne non plus ne veut marcher derrière un drapeau belge. Non, non, nous voulons que la Belgique subsiste pour que nous ne soyons pas obligés de marcher derrière un drapeau, pas un drapeau tricolore et certainement pas un drapeau à lion”.
Thomas Gunzig, écrivain, règle le problème à sa manière en se plaçant quelques années après “la catastrophe des termes de Spa” qui vit la disparition mystérieuse et brutale du pays: “Exit alors les Fagnes, le Zwin, la forêt de Soignes, le ring, tout le reste, emportés par cette colère aveugle fille de la terreur, fille de l’impuissance, exit tous les pauvres gens, les Derrider, les Van de Put, les Allaoui, les Giaccomo, les Goldenberg. Exit la RTB et la BRT, les écrans du JT brisés à coups de crosse, exit les rêves d’union et de force, exit la Belgique toujours grande et belle, ne restaient que quelques images cruelles : un fritkot, un vlaamsblok et l’épouvantable couleur du ciel”.

CONCLUSION

Un ouvrage qui s’insère dans le courant d’une certaine défense de la Belgique, en tout cas de sa diversité, dans le prolongement d’initiatives comme le KunstenFestival des arts qui mèlent les voix les plus tolérantes des deux Communautés. Ne convient pas à ceux qui recherchent des pistes pour les prochains compromis communautaires ou qui voudraient savoir ce que la prochaine négociation nous réserve...


Catherine VAN NYPELSEER

     
 

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