Les affaires sont les affaires(6): L’information et la science selon Monsanto

Banc Public n° 170 , Mai 2008 , Frank FURET



Dissimulations, pressions, études scientifiques bâclées, entrisme dans les agences gouvernementales et les administrations américaines, campagnes publicitaires minutieu­sement élaborées et massivement financées: rien n’y fait; les organismes génétiquement modi­fiés (OGM) ne «passent» pas dans l’opinion, tout particulièrement en Europe, aucune étude scientifique n’ayant pu conclure ni à leur innocuité ni à l’absence de risques pour la biodiversité liés à leur dissémination accidentelle, ni même se prononcer sur leurs prétendus bienfaits.

Dans les années 90, lorsque la FDA s'est penchée sur la demande d'autorisation des premiers OGM, certains inspecteurs ont manifesté de grandes inquiétudes sur le sujet mais leurs écrits ont été censurés et les analyses supplémentaires qui étaient réclamées n'ont jamais été faites. Monsanto avait placé un homme à un poste-clef dans l'un des services de règlementation de la FDA et celle-ci a donné le feu vert à la commercialisation des OGM. Robert Bellé, professeur au CNRS et à l'université Pierre et Marie Curie, spécialisé dans la division des cellules, étudiée sur des oursins, a testé le Roundup, le désherbant commercialisé par Monsanto et utilisé par tous les jardiniers du dimanche. Il est formel, c'est un produit cancérigène. Mais quand il a voulu alerter l'opinion publique, sa découverte a été dénigrée, et les financements pour ses expériences ont été interrompus. Or le Roundup est massivement utilisé sur les plantations, notamment en Amérique du Sud. Certains OGM, comme le soja "round-up ready", sont les seules plantes à pousser sur des parcelles copieusement arrosées de ce puissant désherbant.



L'hormone de croissance bovine et les tactiques de Monsanto pour
museler l'information

Monsanto a été le premier à utiliser une hormone de croissance bovine sur des vaches laitières. Les résultats des recherches menées pour vérifier qu’elles n’étaient pas nuisibles à la santé et à la fertilité des vaches ont été faussés, selon Richard Burrough, ancien inspecteur de la Food and Drug Administration. À l'époque, Burrough, était chargé de réaliser des tests sur l’hormone de croissance transgénique bovine RBGH. Il avait refusé de breveter l'hormone parce qu'il était d'avis que les analyses étaient insuffisantes et en demandait de nouvelles. Les résultats de sa recherche étaient décevants pour Monsanto: pour les vaches comme pour les buveurs de lait, le danger apparaissait énorme. Il sera alors licencié par la FDA qui ne voulait pas payer pour des analyses supplémentaires... Et à partir de 1994, le produit sera commercialisé
aux Etats-Unis.

En outre, des cas de Maladie de Creutzfeldt-Jakob (une maladie à prion, semblable à l'ESB) ont été attribués à l'utilisation sur des humains d'une hormone de croissance d'origine bovine qui n'est
plus utilisée maintenant.

Jenny Akre, autrefois journaliste à Fox News, avait enquêté sur les effets secondaires de l'hormone bovine (infection des pis et du pus dans le lait, le JF1, dérivé de l'hormone qui a la capacité à faire croître les tumeurs cancéreuses). Monsanto a alors recommandé à Fox News de ne pas diffuser les reportages; la chaîne reçut une seconde lettre envoyée par un avocat engagé par Monsanto qui menaçait le réseau de poursuites si elle mentionnait le mot "cancer". Les textes de la série de reportage furent soumis à un groupe d'avocats de la chaîne et de Monsanto et fit l'objet de 83 réécritures. Après 8 mois de révision, les reportages ne furent jamais présentés et Jenny Akre fut congédiée...

Comment neutraliser les fâcheux?

Dès qu’un scientifique honnête trouve un résultat qui ne correspond pas aux intérêts de la firme, il est licencié ou banni des cercles de recherche. Le Professeur Ignacio Chapela – par exemple – a eu la mauvaise idée d’écrire un article pas vraiment favorable à la multinationale, publié dans la revue scientifique Nature. Dans son texte, il montre que le maïs que l’on croit sans OGM contient en fait des substances transgéniques, à cause de la contamination génétique. Quand l’article est paru, Ignacio Chapela a subi une sacrée campagne de diffa­mation, orchestrée par Monsanto.


Irresponsabilité

Kirk Azevedo est un spécialiste ayant déjà étudié les maladies à prion (dont l'encéphalopathie spongi­forme bovine, l’ESB, aussi appelée maladie de la vache folle), des maladies qui se propagent via des prions (protéines sanguines) anor­maux. Azevedo a révélé qu'à l'époque où il travaillait pour Monsanto, lors des essais sur une variété de coton transgénique, il avait eu une discussion avec un autre scientifique à qui il avait manifesté son inquiétude au sujet de nouveau patrons protéiques qui étaient apparus de façon spontanée, semble-t-il. Il était d'avis qu'il était plus prudent de cesser l'utilisation de ce coton, car, mentionne-t-il dans le documentaire, un gène mutant peut réorganiser un génome de façon imprévisible et des mutations génétiques spontanées peuvent créer de nouvelles maladies, toxines ou allergies. Monsanto n'a pas voulu cesser l'utilisation du coton transgénique.

L’affaire Pusztai

En 1998, le bureau de Tony Blair a fait stopper les travaux trop gênants du scientifique Arpad Pusztai, qui considérait qu’il n’était pas juste de prendre les citoyens britanniques pour des cobayes. Ses expériences sur les rats qui avaient consommé des pommes de terre transgéniques montraient qu’ils avaient des cerveaux, des foies et des testicules moins développés que ceux du groupe de contrôle, ainsi que des tissus atrophiés, notamment dans le pancréas et l’intestin. De plus, la prolifération de cellules dans l’estomac lui paraissait inquiétante, parce que cela pouvait faciliter le développement de cancers causés par des produits chimiques. Leur système immunitaire de l’estomac était en surchauffe, ce qui indiquait que les organismes des rats traitaient ces pommes de terre comme des
corps étrangers.

Avec l’accord de sa direction, Arpad Pusztai décida d’en informer l’opinion publique. Deux jours après, le professeur James lui annonçait la suspension de son contrat à l’Institut Rowett jusqu’à sa mise à la retraite. L’équipe de recherche sera dissoute et ses documents confisqués. De plus, A. Pusztai sera frappé d’un «gag order», une interdiction de communiquer avec la presse sous peine de poursuites, ce qui lui interdit de répondre à toutes les attaques publiques dont il est la cible.

Un comité scientifique de soutien a beau se mettre en place pour soutenir le professeur Pusztai et, après relecture de son étude, confirmer la véracité de ses conclusions, de nombreux scientifiques favorables aux biotechnologies, dont certains de la Royal Society, vont entamer une nouvelle campagne de dénigrement des travaux de Pusztai. Le Guardian révèle au public que la Royal Society a constitué une «cellule de dénigrement», dont le but est de «modeler l’opinion publique et scientifique sur une ligne pro-OGM et de contrer les scientifiques opposés ainsi que les groupes environnementaux». Un membre de la Royal Society, P. Lachmann, tentera de faire pression sur le directeur d’une revue scientifique pour empêcher la parution de la recherche du Pr. Pusztai et du Pr. Ewen.

C’est que la Royal Society a «soutenu dès le début le développement des OGM, et nombreux sont ses membres, comme le professeur Lachmann, qui travaillent comme consultants pour les firmes de biotechnologies».
Enfin, le Pr. Ewen déclare que selon lui «la décision d’arrêter leur travail a été prise au plus haut niveau», par Tony Blair en personne qui aurait appelé à deux reprises le directeur de l’Institut Rowett, car les «Américains trouvaient que notre étude portait préjudice à leur industrie de la biotechnologie, et tout particulièrement à Monsanto…» Cette information a été confirmée par un ancien administrateur de l’Institut Rowett, le professeur Robert Orskov, qui a rapporté en 2003 au Daily Mail que « Monsanto avait téléphoné à Bill Clinton, puis Clinton à Blair, et Blair à James, qui a licencié Pusztai».

Les cercles discrets…

Dan Glickman, ministre de l’Agriculture de Bill Clinton de 1995 à 2000 a avoué quant à lui à Marie-Monique Robin avoir «subi beaucoup de pressions de la part de Monsanto et de certains membres du gouvernement surtout dans le domaine du commerce extérieur». L’entreprise finance, en toute légalité, les campagnes électorales des grands partis. Et «sa capacité d’infiltration dans tous les rouages décisionnels du pays», via le système des «portes tournantes» est encore plus efficace: quatre ministères importants de l’administration W. Bush ont été ainsi «tenus par des proches de Monsanto, soit qu’ils aient reçu des subsides de la firme, soit qu’ils aient travaillé directement pour elle». Parmi ces collaborateurs, on peut citer John Ashcroft, Tommy Thompson, Ann Venneman, Donald Rumsfeld et Clarence Thomas.

Nouvelles poudres aux yeux

Habituées à dicter leur loi aux gouvernements, les sociétés trans­nationales doivent maintenant compter avec un éveil civique susceptible de contrecarrer leurs projets. Les voilà donc tout occupées à produire des «codes de bonne conduite» et autres «chartes éthiques» afin d’occulter ce qui reste leurs objectifs: garder les mains libres à l’échelle planétaire en vue de créer toujours plus de «valeur» pour l’actionnaire et de contrôler la
production mondiale.

Les organismes génétiquement modifiés (OGM) ne «passent» pas dans l’opinion, tout particulièrement en Europe, aucune étude scientifique n’ayant pu conclure ni à leur innocuité ni à l’absence de risques pour la biodiversité liés à leur dissémination accidentelle, ni même se prononcer sur leurs prétendus bienfaits. Les grandes firmes du domaine, en premier lieu Monsanto, essayent donc de contourner le problème en tentant de les promouvoir comme autant de remèdes aux problèmes de malnutri­tion et de santé publique du tiers-monde et, surtout, comme une solution de rechange au danger des pesticides. C’est avec des campagnes publicitaires minutieusement élabo­rées et massivement financées qu’elles essayent de convaincre les esprits récalcitrants.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

«L’affaire Pusztai : l’exemple des OGM»

«Le monde selon Monsanto», Marie-Monique Robin, éditions La Découverte;

«Monsanto: SOS entreprise mortelle»: par Anaëlle Verzaux

«Enquête sur une stratégie de communication  Comment Monsanto vend les OGM», par Agnes Sinaï

 
     

     
   
   


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