Economie: enseignement, experts et conflits d'intérêts (1)

Banc Public n° 241 , octobre 2015 , Frank FURET



L’hégémonie n’est pas autre chose que la capacité d’un groupe social à amener la société tout entière à reconnaître comme universels ses intérêts particuliers. (Antonio Gramsci)

Pour Pierre Bourdieu, l'orthodoxie économique a une fonction de légitimation des politiques économiques et tend à reproduire les rapports de force qui animent une société en maintenant la domination d'une classe sociale sur une autre.

 

Pour les économistes orthodoxes, les facteurs socio-économiques et culturels n'interviennent pas pour déterminer la validité des propositions issues de la science économique. L'économie est une science dure et les implications idéologiques de cette science sont une question distincte.

 

Pour les économistes hétérodoxes, l'économie orthodoxe est «simpliste» et coupée des réalités. L'orthodoxie économique est davantage une religion qu'une science. Elle se compose, pour l'essentiel, d'un ensemble de propositions dogmatiques, c'est-à-dire non soumises à débat et évaluation par ses partisans comme l'exige la démarche scientifique. Les prémisses et les conclusions de l'orthodoxie néo-classique sont fausses, irréalistes et idéologiquement situées.

 

Le débat en France

 

Journaliste économique à Libération puis au Monde, cofondateur de Mediapart, Laurent Mauduit analyse et dénonce les connivences entre les «grands médias» et les économistes néolibéraux, devenus grands gourous médiatiques de la pensée unique. Il décortique le système des «économistes» derrière lequel se cachent selon lui les financiers et notamment la consanguinité entre les économistes les plus médiatisés, censés être des intellectuels travaillant à l’Université,  qui deviennent en fait des agents de propagande des banques et des assurances placés au cœur du système et du politique.

 

Experts médiatiques

 

Pour Mauduit, une partie des journalistes est dans ce même système de corruption.   Il cite   pour   exemple  «C dans l’air» une grande émission TV, où les seuls économistes invités sont précisément ceux qui siègent au conseil d’administration des banques, et qui, de fait, médiatisent «l’économie» de leurs clients. Ils sont invités tout le temps, partout, dans tous les médias. On ne voit pratiquement qu’eux, on n’entend qu’eux, ils nous expliquent la crise et ses solutions à leur manière. Pour Mauduit, c'est un scandale. Parmi ceux que l’on entend et voit partout, il y en a qui sont présentés comme économistes alors qu’ils  ne le sont même pas, comme Marc Fiorentino qui a notamment fait l’objet de trois sanctions de l’Autorité des marchés financiers. Ce qui est très grave, pour Mauduit, c’est qu’une grande partie des journalistes économiques s’est "couchée" et a accepté ces mœurs.

 

Manque de pluralisme

 

Une des raisons pour lesquelles on n’entend pas les différentes approches, comme le pluralisme l'exigerait, c’est, pour Mauduit, que la grande presse l’interdit. Les principes de presse édictés par le Conseil national de la Résistance, en ce compris l’indépendance de la presse, ont été balayés dans le courant des années 2000, avec une tendance qui s’est accélérée sous Sarkozy: c’est l’histoire du Monde, de Libération, des Échos, de toute la presse quotidienne nationale. On a d'abord assisté  à une normalisation économique : journaux rachetés, croqués par des oligarques ; puis éditoriale.

 

Cette double normalisation de la presse a accompagné la normalisation des économistes. Pour Mauduit, il y a eu OPA de la finance sur le monde académique et économique, ce qui a entraîné que la presse n’est plus le lieu du débat pluraliste en économie. Ce qui fait qu'on se retrouve  dans une société assez proche de celle du Second Empire, sous Napoléon III: un pouvoir fort, pas de contre-pouvoirs, un Parlement méprisé, la presse rachetée par des oligarques… La France  n’est plus un État de droit, mais un pays malade, et ce système de remise au pas de la presse et des économistes a été beaucoup plus loin que dans d’autres démocraties… On est dans un système de capitalisme de la barbichette: «Je te tiens, tu me tiens, on se rend des services mutuels et les journalistes ne vont pas nous emmerder ! »

 

Economistes et politique

 

Le basculement progressif des années ‘80-‘90 vers un capitalisme plus tyrannique a fait que le réformisme classique a été asphyxié. Même Hollande est passé du côté de la prééminence totale du capital sur le travail. Dans ce mouvement-là, la corruption a gagné jusque dans les rangs du PS et une partie du personnel politique a été totalement gangrénée par le camp adverse. François Hollande s'est notamment appuyé sur Jean-Pierre Jouyet dont toutes les convictions sont à droite, qui pense «qu’il faut aller vers davantage de flexibilité et des boulots qui ne sont pas forcément payés au Smic», dont les réseaux personnels sont des amitiés avec les banquiers d’affaires. Emmanuel  Macron est devenu ministre de l’Économie et a été remplacé en tant que conseiller économique de Hollande par Laurence Boone, membre du Cercle des économistes (l’un des cénacles mondains et parisiens de la pensée unique), chef économiste chez Bank of America Merrill Lynch, puis dans le groupe du milliardaire François Pinault (qui estimait que le Président n’en faisait pas assez en faveur des milieux patronaux)… Il y a une porosité très forte entre certains milieux socialistes et les milieux financiers, qui fait que certains d’entre eux ne se posent même plus la question de cette prééminence du capital sur le travail.

 

Le Parti socialiste se retrouve à gérer un capitalisme qui ignore le compromis social. Il y a donc un effet d’essoufflement et on assiste sans doute, pour Mauduit,  à la mort d’un parti vieux d’un siècle.

 

Cette mort intervient dans un système français très oligarchique, et ça a à voir avec les économistes corrompus que Mauduit appelle les «intellectuels essuie-glace»: que ce soit la gauche ou la droite qui soit au pouvoir, eux, ils restent toujours en place.

 

Et ces idées discréditées, celles que la droite a toujours défendues et qui constituent le credo de Hollande,  c’est que la dette publique est trop forte. Pour Mauduit, c’est l’un des exemples types des ravages de la pensée unique. Les Français vivent avec l’idée qu’on leur serine à longueur d’émission : le pays vit au-dessus de ses moyens. On dépense trop, les dépenses sociales sont trop importantes, donc il faut que chacun fasse des économies, d’où les 50 milliards d’euros d’économies, un montant totalement hors normes. En fait, quand on étudie les chiffres – ceux du rapport de Gilles Carrez (UMP) en 2011–, ils montrent que s’il n’y avait pas eu de baisse d’impôt de 2000 à 2010, la dette publique serait à 60 %. La France serait un bon élève, juste au plafond du critère de Maastricht, il n' y aurait pas besoin de plan d’austérité. Or ces baisses d’impôts, c’est 60% des baisses d’impôts sur le revenu. Par définition, ça touche les 50 % des Français qui ont le plus d’argent. On a donc assisté sur dix ans à un immense système de transfert de revenus: les riches s’enrichissent et on veut le faire payer aux pauvres sous la forme d’un plan d’austérité.

 

Formation des économistes

 

Concernant la formation des économistes, il y a, selon Mauduit,  une OPA de la finance sur les milieux intellectuels et c’est un danger. La loi de 2006 a autorisé les grandes universités françaises à créer des fondations et des chaires financées par les grands groupes, comme L’Oréal, Axa, Total, BNP Paribas, Crédit agricole… C’est, selon lui,  une bombe logée au sein de l’université française qui risque de conduire à un éclatement de l’Université dans les disciplines économiques : avec une université de luxe sous la coupe du privé, disposant de rémunérations considérablement supérieures à celles de la fonction publique; et une université du pauvre abandonnée au public avec des professeurs sous-payés. Alors que le traitement d’un professeur en fin de carrière avoisine les 5.000 euros par mois, les bénéficiaires d’une chaire sénior à l’École d’économie de Toulouse, très liée au privé, ont une rémunération trois à quatre fois supérieure. Mauduit en déduit que l’indépendance de la recherche est en danger.

 

En France,  théoriquement, la loi protège l’indépendance des universitaires. En clair, elle leur interdit de siéger dans le conseil d’administration d’une entreprise privée ou d’avoir une mission rémunérée par celle-ci sans avoir eu l’autorisation préalable de leur supérieur hiérarchique, ce qui n’est jamais fait. Mais remarque Mauduit, il y a une sorte de jurisprudence qui s’est installée pour une cinquantaine d’économistes, une sorte de système de corruption généralisée. Ils sont entre 40 et 50 économistes surmédiatisés (sur 3.000 ou 4.000 économistes en France, scandalisés voire traumatisés par ces pratiques) à s’être transformés en lobbyistes de leurs employeurs privés. Le plus connu d’entre eux, Daniel Cohen, a été embauché par la banque Lazard, la banque d’affaires du capitalisme de connivence français, qui est au cœur de tous les montages financiers et industriels depuis vingt ans. Il gagnait, en 2011, entre 10 et 20 fois plus que ce qu’il gagne à l’École normale supérieure (ENS) !

 

La colonisation de l'enseignement

 

Le Prix Nobel d’économie 2014, le très orthodoxe Jean Tirole, dénigre ses collègues universitaires qui n’ont pas la même vision que lui de la discipline. Le but : conserver le monopole des économistes orthodoxes sur l’enseignement universitaire… Jean Tirole traite ses collègues « auto-proclamés "hétérodoxes"» de quasi "obscurantistes". Ceux-ci auraient le tort, selon lui, de refuser de se soumettre au «jugement» de leurs «pairs» au travers de publications dans les revues spécialisées. Ce qui reviendrait à promouvoir, écrit-il, «le relativisme, antichambre de l’obscurantisme».

 

Son but est de disqualifier le projet d’une deuxième section d’économie dans les universités françaises baptisée «Institutions, économie, territoire et société», faisant une large place non pas aux mathématiques et aux théories d’équilibre général chères aux «économistes orthodoxes», mais aux sciences sociales et politiques.

 

Le président de la section économie du Conseil national des universités traite, lui, les hétérodoxes de «gauchistes», mais aussi de «ratés ou frustrés». Il reflète en tout cas l’âpreté du combat que se livrent les universitaires. Les «orthodoxes», dont Jean Tirole et Philippe Aghion se veulent les porte-drapeaux, dominent totalement la discipline des «sciences économiques», au travers de la section numéro 5 du Conseil national des universités, consacrée à l'économie. Ils règnent ainsi sur le recrutement et les carrières des universitaires en France et entendent bien continuer. Pour le chercheur Gaël Giraud, c’est simple: les orthodoxes ont colonisé l’enseignement supérieur.

 

Pas question donc de voir naître une section «concurrente» qui permettrait de mettre fin à la véritable épuration idéologique à l’œuvre dans les universités françaises: les «orthodoxes» seront très bientôt les seuls à conduire les recherches et les thèses au détriment non seulement des économistes «de gauche», dit néo-keynésiens, mais aussi des ultralibéraux adeptes de l’école autrichienne de Hayek et Friedman…

 

Il n’y a pas que la lutte des places pour les budgets et les chaires d’enseignement. Les économistes sont aussi les «conseillers des princes», de droite comme de gauche. Philippe Aghion, avec Gilbert Cette et Elie Cohen, sont ainsi «les pères» du «pacte de responsabilité» de François Hollande et Emmanuel Macron. Jean Tirole est «l’inventeur» en France du «contrat de travail unique», le type de réforme «structurelle» en vogue dans les ministères et au Medef...

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

"La mort programmée du pluralisme à l’Université", Laurent Mauduit, Mediapart, 14 mars 2014

 

"Dogmatisme, conflits d'intérêts, la science économique suspectée", Le Monde Economie, 2 avril 2012

 

"Quand le Nobel français d’économie pète un plomb",  Hervé Nathan, Marianne, 29 janvier 2015

 

"Comment les économistes médiatiques nous enfument", Laurent Mauduit, Siné mensuel, 27 mars 2015

 

"Les Imposteurs de l’économie", Laurent Mauduit, éditions Jean-Claude Gawsewitch, 2012

 
     

     
   
   


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