?> DILEMME DE LA LANGUE EN AFRIQUE DU NORD (II)
DILEMME DE LA LANGUE EN AFRIQUE DU NORD (II)

Banc Public n° 261 , Octobre 2017 , Kerim Maamer



3. STRUCTURATIONS LINGUISTIQUES

 

Les dispositions naturelles au multilinguisme des Nord-Africains n’ont pas été considérées. Les autorités du Maghreb ont i) rejeté le dialecte local, ii) relégué le français, et iii) adopté l’arabe classique. En réalité, l’adoption de la langue classique a rejeté le dialecte local et relégué la langue française, tout en aspirant à une volonté de plurilinguisme !


 

L’arabe classique n’est pas homogène. Il ne coule pas de source dans le parler nord-africain, ni même d’ouverture. Il a été imposé par ambition politique, aux dépens du parler quotidien. La communication est appuyée sur un chevauchement de trois systèmes linguistiques (dialectal DARJI, français et arabe) dont l’expression varie encore selon les personnes et les statuts. Cette richesse dissimule la diversité des influences, la différence des expressions et la divergence des perceptions. Elle cache un paradoxe de langages baragouins, d’une insuffisance de maîtrise des langues officielles. Nos amis algériens parlaient de “bilinguisme d’analphabète... pour la connaissance de plusieurs langues, et la maîtrise d’aucune “. Ce paradoxe cache encore un problème existentiel, préoccupant pour une nation. Le pays navigue à « plusieurs vitesses, en même temps », d’une population fragmentée par la langue. Les catégories sociales ne parlent pas la même langue, ne regardent pas les mêmes chaines, ne vont pas aux mêmes écoles, et n’aspirent pas au même avenir ! Cette diversité est source de malentendus et de disharmonies, qui n’aide pas l’intégration sociale et régionale, ni même nationale arabe et francophone internationale.

 

 

La volonté de purifier l’expression arabe produit des grincements de perceptions. A la base, il y a un dilemme lié à la construction grammaticale du langage parlé et de l’expression attendue.

 

a) La structure grammaticale des dialectes nord-africains est proche de la conjugaison française, italienne, voire… anglaise lorsque elle débute le futur conditionnel par «bich –will». Les phrases s’expriment en « verbe-sujet-complément », s’ouvrant facilement au vocabulaire et à de nouveaux mots.

 

b) La dialectique trouve un soutien dans l’apport de mots étrangers, avec une expression arabisée. Pour compléter leurs expressions, les Nord-Africains utilisent facilement des épithètes, adjectifs et divers mots du vocabulaire français pour compléter les états de « verbes racines ». En revanche, l’arabe est puriste. Il recherche l’expression dans les origines de la langue ou dans la racine du mot, ce qui fausse les expressions. Le mot Hijab par exemple fait référence à une image désignant une intention de discrétion. Le mot a été traduit dans sa perception objet, pour une prescription vestimentaire, quasi religieuse ! En langage tunisien, HAJJA-HAWAYEJ désigne un objet ou un vêtement (voir « Traduire, c’est trahir », Banc public, n° 258, juin 2017).

 

 

c). L’homogénéité de la langue arabe est très relative, s’avérant autant riche que diversifiée, portée par le langage de la télévision nationale, ou, d’un média de Qatar ! Ce vecteur d’influence est à apprécier d’un point de vue d’« authenticité » et de « souveraineté ». Les confusions et mésinterprétations réelles sont insuffisamment perçues, et potentiellement graves, tant elles portent des positions sur le monde.

d) La structure de l’arabe officiel applique des pronoms inutilisables dans le dialecte, pour évoquer « les présents et les absents », les « duels et les pluriels », selon les « genres et la mixité », de leur « deux, qui sont, ou ne sont pas »! Ces règles inapplicables au quotidien sont imposées dans l’enseignement académique, et forcent à l’application.

 

e) Certaines syllabes présentes dans le dialecte sont inexistantes en arabe, tel que le GU ou le P. D’autres sont peu utilisées tel le Î. En outre, l’alphabet pose un handicap de communication, de vulgarisation, sensible pour la génération de l’indépendance et les novices.

 

f) Sous l’autorité d’une ambition officielle, nous pratiquons une communication à plusieurs vitesses, qui dénature l’expression et les valeurs, le débat et les idées. Les perceptions tunisiennes sont structurées en français, dites en arabe littéraire, retraduites en français, avec toutes les confusions d’incompréhensions. La confusion devient redoutable dans la structuration de la pensée et l’expression des lois.

 

g) Le dualisme du parler tunisien et de l’arabe ancien pose des difficultés dans la construction de phrases, la rédaction de synthèse, la retraduction de textes et la compréhension même. L’arabe ne connait pas de ponctuation. Il s’exprime de manière quasi lyrique. En revanche, le dialecte est dans la forme phraséologie. Ainsi, le tunisien « pense dans une structure grammaticale proche de la langue française, qu’il traduit en arabe prétendu authentique, qui perturbe la compréhension des autres arabophones ». En fin de compte, les techniciens orientaux et maghrébins en arrive à communiquer en français ou anglais pour éviter les confusions, et éviter les traductions arabo-arabes.

 

h). L’arabisation, définie comme destin pour la Nation, finira par une trouver une harmonie dans le temps, avec le nécessaire encadrement d’une Académie nationale des Lettres arabes.

Nous ne mesurons pas les implications de l’arabisation dans la rupture identitaire et le questionnement existentiel, notre référencement extérieur et le choix de progrès social. Les conditions de l’identité établies autour de la langue et de la religion sont source de sélection et d’exclusion qui accentue le dilemme existentiel de citoyens. Faut-il aspirer à un mode de vie libéral, bilingue, autour d’un droit de l’individu, porté sur le monde et l’Occident, ou purifier l’identité d’esprit communautariste, arabo-musulman, unanimement défini par la Constitution ? La langue porte un poids idéologique certain, pour un choix autour de la liberté de l’Homme ou de l’arabisme religieux. Fallait-il faire valoir le droit de l’individu ou l’obligation de communauté, l’Etat de droit ou l’exigence d’éthique ? Les conciliations ne sont pas évidentes entre idéologies humaniste et religieuse, à moins que liberté soit fondement de religion, ce qui fut la lecture de l’islam tunisien! Là se pose le problème existentiel. Beaucoup craignent la dictature d’un choix sociétal dans lequel ils ne veulent, ou ne peuvent se reconnaître. Ils frissonnent à l’idée qu’une religion imposerait ses lois et son éthique.

 

Autre paradoxe, les perceptions divergent selon les intérêts personnels et les intentions publiques. L’élite aspire à une éducation occidentale; le gouvernement assène l’identité nationale arabo-islamique! La conception extirpe une population de son territoire. Ce fut parfaitement le cas des minorités tunisiennes, qui ont « toutes » fini par intégrer les nations européennes, plutôt que servir le pays de leur naissance. C’est aussi le cas des couples mixtes, et d’une frange francophone de la société qui n’adhère pas à l’idée exclusive de la Nation. Ils renoncent à la fonction et justifient la migration ou la naturalisation étrangère. Ils ne sont pas coupables de se prévenir, mais victimes d’une aspiration identitaire désuète. La responsabilité de l’État démocratique est de contribuer à l’unité nationale et la cohésion sociale, en acceptant les pratiques linguistiques et la liberté de conscience.

 

La génération arabisée est arrivée à maturité, accédant au pouvoir et aux manœuvres de l’État. En cohérence avec les objectifs de l’identité nationale (Constitution), elle entretient des débats en arabe littéraire, avec les inévitables référencements à une culture coranique, au sacré, affichant symboles religieux… Notre pays n’est plus à l’écoute des lois françaises et européennes, pour l’égalité, la sécurité, les normes, l’environnement, la pollution, souffrance animale et de tous les débats dans les Parlements occidentaux. Il est à l’écoute des arabisants, pour lire les appréciations obligées des textes religieux, justifier des mesures restrictives contre les libertés individuelles, la fiscalité, les saisies. Les racines historiques d’un monde idéalisé ne sont pas d’un grand secours pour un monde du XXIe siècle, d’autant que les concepts linguistiques viennent du monde moderne. La transition pour une communication objective n’est pas évidente. Les francophones de Tunisie sont devenus non seulement minorés, mais illégitimes. La charmante députée Olfa Soukri a été décriée pour sa phraséologie en français à l’Assemblée nationale, tandis que la médiocrité des propos menaçants de la députée Sonia Ben Toumia a fait éclater de rire la Tunisie.

Kerim Maamer

     
 

Biblio, sources...

À suivre : Engrenages linguistiques-

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