Touche pas à mon zinc

Banc Public n° 43 , Octobre 1995 , Frank FURET



La commune de Bruxelles aspire, semble-t-il, à un accroissement du calme nocturne. Banc Public s'est posé des questions après les multiples sanctions et tracasseries dont ont été victimes un certain type d'établissements dans le centre ville. Qu'on en juge...

Le Zébu

rue de Flandres, ouvert il y a deux ans et demi, vous restaure, vous abreuve et organise des expositions de peinture, de sculpture. Il est fermé sur ordre de police une première fois en janvier '95: un voisin a porté plainte. Le Zébu baisse le son et n'a plus de problèmes jusqu'en juin où le voisin refait des siennes, et hop! m'frez 15 jours. Le jour de la réouverture, le voisin téléphone à nouveau à la police, et hop! m'frez un mois. Les factures courent, les problèmes financiers s'installent. Voilà le Zébu en procès avec la propriétaire de l'espace (qui encaisse 40.000 F par mois). La presse et la télé s'en mêlent. La police s'excuse et autorise la réouverture. Le Zébu a perdu les 3/4 de sa clientèle et accumulé les créances. Florence, co-gérante, explique: «Les décisions ne tiennent pas compte de la situation des gérants à qui on fait payer une taxe d'ouverture et à qui on a accordé une autorisation d'exploiter; les cafés sont fermés arbitrairement et peuvent mener rapidement à la faillite et envoyer 3 à 4 personnes au chomage ou au CPAS. On autorise l'ouverture, on nous fait investir, puis on nous ferme. Les autorités doivent être plus souples: il n'y avait qu'un seul voisin sur les huit qui entourent le Zébu qui se plaignait.
Si on ferme les cafés de nuit, on va pousser à la création de clubs privés, on va marginaliser. Pour Florence, les cafés canalisent et contrôlent la clientèle : les patrons ne peuvent pas laisser faire n'importe quoi par leurs clients et font donc naturellement la police. On fait éteindre les éventuels pétards qui s'allument et on empêche les clients de trop boire.


Le Soleil

Pour Robert, patron du Soleil, les pouvoirs publics ne s'attaquent pas sciement à des cafés «alternatifs», ou «de jeunes», mais les habitants sont plus vite effrayés par un certain type de clientèle et se plaignent donc plus facilement à la police. Ce sont toujours les mêmes établissements qui réapparaissent dans les plaintes.
Mr de Donnéa désire repeupler Bruxelles et donne donc priorité aux habitants plutôt qu'au secteur Horeca. La terrasse du «Soleil» est une rue transformée en piétonnier. Dès qu'il y aura des plaintes pour bruit, de Donnéa donnera ordre de réouvrir le piétonier aux automobiles. Vu le nombre d'établissements tracassés, les médias interviennent, et FXD prend une décision plus démocratique: le Soleil devra s'arranger avec le comité de quartier. S'il n'y a a pas d'accord entre les parties, la commune tranchera pour la fermeture de la terrasse. Pour Robert, une prise de conscience du secteur Horeca est nécessaire, et il faut poser la question de savoir s'il n'y a pas abus du droit du citoyen par rapport au droit du commerce.

Planète rock

organise des concerts (rock) le vendredi et le samedi et a insonorisé (pour 900.000 F) la petite salle au premier étage où les rockeurs sévissent. Il a eu un PV (plainte d'un voisin) et Planète rock s'attend à être fermé. La police vient tous lezs jours ou presque, mais le volume du son dans le café est très raisonnable. Pour Sam, le patron, le problème du bruit est non-fondé: les voisins appellent sans raison, et Sam aurait eu des mots avec un de ceux-ci qui aurait déclaré: «Je vais faire fermer ton troquet, j'ai des relations». Il appelle systématiquement la police, qui débarque inopinément au grand ravissement de la clientèle rock.
Sam s'estime harcelé policièrement. Il a eu des menaces des policiers: «Je vais te faire fermer». Sam a reçu une mise en demeure mais l'a fait “sauter” suite à une pétition (3.000 signatures). La P.J. s'est également présentée et s'est proposé de faire fouiller les clients sauf si Sam se chargeait lui-même de faire la police. Sam a refusé et il n'y a pas eu de suite; il estime qu'en matière d'établissements de nuit on fait jurisprudence sans jugement.

Le Car wash

Le cas d'Ali, patron du Car wash, est encore plus troublant: au mois de mai on fait fermer son café (avec scellés) parce qu'il manque la lampe verte qui indique la sortie (en général, on fait la remarque et on laisse 10 jours pour la placer).
Ali loue la maison pour 100.000 F et veut donc louer le 2e et le 3e étage. Il a trouvé des locataires qui ont signé des baux. Sur décision de police, il lui est interdit de les louer, soi-disant parce qu'il n'y aurait pas d'entrées séparées pour le café et la maison (l'entrée du café est à gauche en entrant, une porte coupe-feu menant aux étages juste devant).
Pour ce qui est du bruit, Ali s'est arrangé avec les voisins et n'a jamais eu d'ennuis. Néanmoins, le lendemain d'une conférence de presse le 16 août, Ali reçoit son premier PV et est "fermé" (stop à la musique à 22h et fermeture à 24h) pour 8 jours. Prétexte invoqué: tapage sur la voie publique. Ali estime être sanctionné parce qu'il a fait partie des premiers rebelles.
Ali a écrit à FXD et sera reçu par son directeur de cabinet, l'ex-général Claude Paelinck (voir son interview ci-contre), qui lui fait miroiter une levée des sanctions. En attendant, Ali a reçu son 2e PV et s'attend à de nouvelles sanctions.
Le Bison
a également été inquiété: un concert a été arrêté, et il a reçu une lettre lui signifiant que, s'il y avait encore une plainte, on fermait l'établissement. Plus de concert au Bison donc.
Florence (la patronne du Zébu) expose un autre cas: le Tresoxy à Ixelles a été fermé il y a un an; il y a eu problème avec un voisin. La patronne s'en tirait et gagnait sa vie entre 1h et 5h du matin. Du jour au lendemain, suite à une décision de la commune, elle a dû fermer à 1h. Elle a eu beau essayer de retrouver une clientèle et changer d'animation, elle a fait faillite et se retrouverait au CPAS. Robert évoque aussi le café Henri (au Sablon), petit troquet sympa de nuit qui fut clos suite à des plaintes. Maintenant, le nouveau propriétaire sert du champ' et du homard.

Qu'en pense Lilian?

Lilian, fin connaisseur et acteur de la vie nocturne estime qu'il y a conspiration des autorités envers le milieu alternatif. On veut toucher aux modes de vie différents des marginaux et des toxicomanes à travers les sanctions en se retranchant derrière les normes (hygiène, sécurité, bruit), ce qui est la tactique administrative type. Vaut-il mieux laisser traîner les nocturnes dans les rues? Les établissements servent aussi à canaliser les exclus. Lilian évoque aussi les rythmes nocturnes, les boulots nocturnes et les clients nocturnes. C'est à toute une vie que l'on s'attaque. Gens de tous niveaux, de milieux socio-culturels différents se rencontrent avec pour dénominateur commun la nuit et sa poésie. La ville est agréable la nuit.
Les bien-pensants décideurs sont des diurnes qui décrètent le dérangement de ceux qui dorment. On ne fait pas le procès d'un tram qui fait trembler toute une rue à 5h du matin. Pour Lilian, il y a des vieux cons qui n'aiment pas sentir que quelque chose vit en dehors de leurs critères, de leurs habitudes et de leur contrôle. Les plaignants sont souvent des aigris ou des jaloux. Supprimer un lieu de convivialité pour une ou deux plaintes isolées est anti-constitutionnel.
Lilian estime qu'il y a incompréhension des pouvoirs publics: par exemple, il y a tout plein de boulots et de commerces qui commencent à 2h de l'après-midi et qui finissent vers 20h ou 22h. Sur le plan du travail, il existe aussi pas mal de décalés qui vont grossir les rangs de la vie nocturne.
Lilian évoque le cas du Kaput (asbl organisant concerts, activités culturelles, restauration), près de la CEE: «Un promoteur voulait faire de la rue un quartier résidentiel. Le Kaput a fait circuler une pétition pour ne pas se faire expulser, et l'affaire s'est dans ce cas bien terminée: une association de propriétaires a racheté tout le pâté concerné et en a privé le promoteur. Le Kaput a donc survécu.


Inquiété par cette discrète conspiration, Banc public, qui apprécie les énergies secrètes, étranges, magiques, naturelles et saines de la nuit, a alors décidé d'aller demander des comptes aux autorités. Sympa, le général Paelinck (chef de cabinet de François-Xavier de Donnea) a accepté de nous recevoir.


Banc public: Dans quelles circonstances une série d'établissements qui fonctionnent la nuit ont-ils été inquiétés et fermés pour un certain laps de temps?

Le général: Il n'y a pas eu d'établissements fermés. Il y a eu simplement un certain nombre de mesures de rétorsion. Quand il y a une plainte pour tapage nocturne, ou que le bruit du café dépasse celui de la rue, on impose d'arrêter la musique à 22h, et de fermer à 24h1. Le problème de la musique moderne, c'est que les basses sont vraiment gênantes, à tel point que je me demande si ces musiques ne sont pas prévues pour rendre les auditeurs fous.

BP: Depuis que FXD est bourgmestre, il semble que l'on inquiète plus certains établissements. Comment l'expliquer?


Le général: L'ancienne majorité ne se préoccupait pas de ce problème; il y avait laxisme par rapport aux plaintes émises. Mr de donnéa veut rétablir l'ordre en cette matière (normes incendie, normes sanitaires, normes de bruit).


BP: La commune encaisse les taxes d'ouverture et n'a donc pas intérêt à refuser l'ouverture d'un établissement. Une fois encaissée la taxe, quelle est la responsabilité de la commune vis-à-vis des établissements?


Le général: Nous ne prenons que des mesures de rétorsion (8 jours, 15 jours, puis un mois si récidive, etc.). Le tapage vient aussi des terrasses et du dehors quand les clients quittent le café (cris, bruits de portes de voitures). L'ancienne majorité a fermé les yeux, mais nous serons plus fermes.


BP: De l'avis général, seul un certain type de cafés (un certain type de clientèle) sont inquiétés. Y a-t-il une volonté d'étouffer dans l'oeuf un certain type de vie collective?


Le général: Absolument pas. Nous voulons donner à Bruxelles son rôle de capitale attrayante. Nous voulons attirer des habitants, des commerçants. Nous voulons un Bruxelles propre. Bruxelles ne peut devenir un gigantesque café. Nous voulons rendre Bruxelles plus sécurisant; la police est d'ailleurs plus présente (quoi qu'encore insuffisante), et on commence à ressentir les effets bénéfiques de la prévention, de la dissuasion, et, dans certains cas, de la répression.


BP: Derrière toutes ces tracasseries, n'y a-til pas une volonté de lutter contre la drogue?


Le général: Ce n'est pas pour ça qu'on a tracassé les cafés. Ceci dit, un patron de café doit faire respecter la loi sur l'ivresse publique, combattre le “deal” et la consommation de stupéfiants (c'est un devoir moral), mais la plupart ne le font jamais.


BP: Prenons un cas précis: le patron du Car-Wash semble vraiment injustement persécuté.


Le général: Pour ce qui est des scellés, c'est une décision des pompiers. La lampe est vraiment nécessaire au cas où le café serait rempli de fumée, lors d'un incendie.
Pour ce qui est de son interdiction de sous-louer son 2e et 3e étage, le patron du Car Wash ne m'en a pas parlé.


BP: Il a été sanctionné d'un PV le lendemain de sa participation à un collectif d'exploitants qui s'associaient pour réagir face aux tracasseries.


Le général: Je n'ai pas connaissance de ce collectif.


BP: Est-ce qu'il n'est pas trop facile pour des autorités de fermer un café?


Le général: Les choses doivent être mises en ordre. C'est très difficile de réunir un consensus entre habitants et exploitants. Lorsqu'on constate un tapage nocturne, l'exploitant reçoit d'abord un avertissement signé du bourgmestre. Si après l'avertissement, il y a encore plainte, il y a sanction; je ne parle pas des avertissements verbaux des policiers. Mais, je le répète, le problème, c'est de respecter les normes. Pas mal de ceux qui se lancent dans cette activité n'y connaissent rien. Il est vrai que les règlements en vigueur sont de plus en plus contraignants; c'est voulu par le citoyen et par la classe politique.


Conclusion


Pour conclure, il faut reconnaître qu'un effort de compréhension mutuelle devra être fait, si on ne veut pas qu'un ennui de caserne s'installe la nuit dans notre bonne capitale. Dans le chef des autorités, la rigidité en matière de règlements pourrait évoluer vers une souplesse éclairée (exemple: plutôt que de couper la musique, on pourrait demander de la baisser).
Dans le chef des exploitants, il semble souhaitable de se renseigner et de s'aligner en matière de normes d'hygiène et de pompiers. Pour ce qui est du bruit, il faudra sans-doute continuer dans la voie de l'accord avec les voisins et insonoriser si c'est possible. Pour ce qui est du tapage des clients quand ils sortent des établissements, peut-être pourrait-on les inviter intelligemment à plus de discrétion (quel intérêt à brailler ou à claquer violemment ses portes de voitures à 3h du mat'?). On pourrait faire une affiche qui expliquerait aux clients tout l'intérêt du respect du silence magique des rues dans la nuit. Le général a une vision un peu carrée du phénomène nocturne («Qu'est-ce-que ces gens font dans la rue la nuit», «Je me demande quand ils travaillent, ces gens qui s'amusent la nuit»). Nul doute qu'il ne perçoit pas la trivialité, l'abrutissement, l'impersonnalité - bref, la médiocrité de la vie diurne. Quand aux nocturnes, un petit effort de discrétion devra être fait, sous peine de voir les autorités se durcir et trancher en faveur des quelques diurnes irrités.
En ce qui concerne les mesures d'hygiène et de pompiers, elles devraient être mieux précisées au futur exploitant, et contrôlées AVANT qu'il n'ait payé la taxe d'ouverture et ait donc reçu l'autorisation d'ouvrir son établissement.
Signalons enfin qu'à Florennes, les autorités essaient d'interdire la diffusion de House music (qui pousserait à se droguer), et qu'à Aubange, le Conseil d'Etat a cassé une décision du bourgmestre de fermer les bars à 1h du matin. En Angleterre également, John Major a interdit l'année passée des soirées Rave, ou de House music, parce qu'il estimait que c'étaient des rassemblements anti-sociaux.

Frank FURET

     
 

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