FRANCE NOIRE

Banc Public n° 160 , Mai 2007 , Catherine VAN NYPELSEER



Comme ses nom et prénom ne l’indiquent pas – mais bien sa photo en pages un et quatre de la belle couverture en couleurs sur fond blanc – l’auteur de «Parlons enfants de la patrie» est un Français dont la peau est de la couleur dite «noire». Un Noir, donc, pour parler sans l’hypocrisie et les circonlocutions du «politiquement correct» qu’il pourfend dans cet ouvrage passionnant, consacré à l’analyse des problèmes sociétaux et politiques de la jeunesse de la France et de ses anciennes colonies d’Afrique noire.

Le fil conducteur de cette analyse des causes du malaise de la jeunesse - et donc de toute la société française dont elle représente l’avenir – réside dans la critique des modes d’éducation et de vie des élites issues de la révolution de mai 1968, auxquelles Gaston Kelman reconnait appartenir. Les citations de mai ’68 s’égrènent comme des perles au fil des chapitres de cette analyse solidement batie des comportements et motivations des différents groupes sociaux qui composent la France multicolore d’aujourd’hui.

En tant que Noir, Gaston Kelman s’estime bien placé pour proposer un discours interdit à toute personne d’une autre couleur, qui serait soumise à la censure antiraciste bien-pensante dès qu’elle tenterait de communiquer certains des constats qu’il énonce sur des groupes de population à peau noire. Or, l’absence de publicité à ces faits tronque la vision de la réalité et empêche donc l’analyse correcte des causes des phénomènes de masse observés qui bouleversent la société française, comme les «émeutes» spectaculaires des banlieues françaises de l’automne 2005 avec leurs cortèges de voitures incendiées dont les images très médiatiques ont fait plusieurs fois le tour de la planète...

Le constat de base est celui de l’existence d’une France noire, soit une partie importante de la population française qui n’est visible ni dans les productions télévisées ou cinématographiques, ni dans les représentations politiques, et que les Américains qui débarquent à l’aéroport d’Orly ou de Roissy en France découvrent avec stupéfaction parmi les bagagistes et autres chauffeurs de taxi: «Les Américains qui arrivent en France expriment, dès l’aéroport, leur surprise par rapport à la composition démographique de notre pays. Ils s’attendent à voir une population exclusivement blanche telle qu’elle est présentée à travers la fiction cinématographique et les instances dirigeantes qui vont en visite aux Etats-Unis. Soudain, ils se retrouvent devant une diversité ethnique et colorielle assez proche du modèle américain. Le taux de Noirs de France – pas loin des 10% de la population – est assez proche de celui des Etats-Unis.» (pp. 59-60)

Contrairement à la représentation qu’en ont les Français, ou à l’image qu’ils veulent en donner, leur pays est à présent composé d’une population multicolore – blancs, de type arabe ou maghrébin («beurs»), asiatiques, et noirs. Les jeunes de cette population se sentent tout simplement Français et, selon Gaston Kelman, peuvent être déstabilisés lorsqu’on leur applique des politiques éducatives visant à faciliter l’intégration des étrangers, comme l’ancien «enseignement des langues et cultures d’origine» (ELCO). Il en donne comme exemple l’organisation de journées scolaires culturelles où les enfants doivent venir avec le costume «de leur pays d’origine», ce qui conduit certaines mamans originaires de grandes villes africaines où tout le monde s’habille à l’occidentale à devoir chercher à emprunter des vêtements typiques dans leur voisinage, voire à en fabriquer avec les moyens du bord pour que leur enfant ne récolte pas une mauvaise note le jour dit. Autre cas de figure: la maman blanche d’un couple «mixte» que l’on félicite pour la beauté de son rejeton en sous-entendant «dans quel pays vous l’êtes-vous procuré» comme s’il s’agissait d’un enfant adopté, alors qu’elle en est la mère biologique...

L’exemple le moins drôle est celui de sa propre fille, à qui l’école maternelle a commencé par apprendre à l’âge de six ans qu’elle était «noire» (p.47). Cette discrimination, consciente ou inconsciente, bien ou mal intentionnée, aboutit à la situation absurde, digne d’un film de Bunuel (la petite fille prétendument kidnappée dans «le Fantôme de la liberté»), que ces enfants ne sont pas vus pour ce qu’ils sont (des enfants français, de culture et de langue française) par les enseignants, qui s’adressent à eux comme à des étrangers, ce qui génère un sentiment d’exclusion et une angoisse qui peuvent expliquer les nombreux incendies d’écoles maternelles lors des émeutes précitées de l’automne 2005: le choix instinctif d’une cible qui corresponde au lieu où ils ont commencé à ressentir leur exclusion de la société française.
Emeutes de 2005

Autre constat important: pour Gaston Kelman, les (très) jeunes émeutiers de cet automne 2005 étaient en majorité de race noire, fait qui n’a pas pu être dit en raison des mécanismes de protection contre le racisme: «Peu de gens ont d’ailleurs osé dire qu’ils étaient des Noirs en majorité, ces brûleurs de 2005 et 2006. Cela aurait été politiquement incorrect.» (p.32)
Au cours de cette période agitée, lorsqu’il avait demandé à un garçon de 15 ans «pourquoi ces enfants étaient descendus dans la rue et avaient mis le feu aux cités», celui-ci avait répondu, «comme si c’était d’une évidence aveuglante: - Mais ils appellent au secours, M’sieur!» (p. 36)

En résumé, l’analyse de Gaston Kelman est donc la suivante: les émeutes de l’automne 2005 et 2006 sont le fait de jeunes adolescents majoritairement noirs qui se sont révoltés contre la société française en ce qu’elle nie leur existence (et ne leur offre par conséquent aucune perspective d’avenir). Ces jeunes, comme tous les enfants, tentent d’attirer l’attention par des «bêtises» de plus en plus graves lorsqu’ils se sentent négligés. Point.

Les jeunes de mai 1968 se trouvent maintenant en situation de pouvoir dans les élites de la société française, une société qui paraît particulièrement clivée en deux classes, dénommées actuellement (sur base d’une citation de l’ancien Premier ministre Raffarin): «la France d’en haut, et la France d’en bas», soit d’une part les élites politiques, financières, administratives et culturelles, et d’autre part le tout venant.

Pour Gaston Kelman, ces ex-«révolutionnaires» de 68, qui avaient voulu s’affirmer contre des pères qui avaient tout réussi (la prospérité économique, la paix, le plein emploi, la progression sociale pour tous, etc.) sont responsables des maux actuels de la jeunesse française ainsi que de ceux de la jeunesse des pays africains francophones parce que, devenus pères, ils ont mal éduqué leurs enfants, à cause d’une conception éducative déficiente résultant des idées valorisées en mai 1968 comme le fameux «il est interdit d’interdire».
Parents démissionnaires

Selon lui, des enfants se plaignent à présent par exemple de ce que leur mère n’arrive pas à les empêcher de sortir la nuit, par exemple. Des enfants souhaitent être protégés par leur parents contre la vie dans la rue et ses dangers. Mais les adultes, appliquant paresseusement et égoïstement des idées issues de mai 68, ont démissionné de l’éducation de leurs enfants, qui se sont retrouvés livrés à eux mêmes. Or, les petits humains ont besoin d’attention et d’éducation pour devenir des hommes capables de vivre en société. Privés de cet amour qui châtie bien, ils peuvent devenir comme des «pitbulls», qui ne connaissent pas de limites et ne savent parfois pas que quand ils ont donné la mort à quelqu’un, celui-ci n’en reviendra jamais…

Les élites françaises veulent que ces conceptions laxistes soient appliquées au peuple, et poussent donc des cris d’orfraie lorsque des responsables politiquent locaux envisagent des mesures préventives coercitives, comme le couvre-feu pour les enfants en-dessous d’un certain âge. Pour Gaston Kelman, quoi de plus normal que de faire ramener ces enfants chez eux par la police, puisque ceux-ci courent de graves dangers en se trouvant seuls dehors la nuit: risques de viol, de consommation de drogues, ou simplement de décrochage scolaire causé par l’épuisement.
Afrique francophone

Quand à la jeunesse des pays africains francophones, anciennes colonies de la France, c’est à l’égoïsme des élites politiques de ces pays, anciens soixante-huitards également, qu’elle est redevable de la misère dans laquelle elle doit vivre, qui la pousse à fuir par tous les moyens, au péril de sa vie, son pays d’origine parce qu’elle s’y sent condamnée à une mort lente, à une destinée d’enfant soldat, à une vie sans aucune perspective économique.

Mais ce ne sont pas seulement les élites qui sont responsables de ce gâchis. En France, Gaston Kelman pourfend l’égoïsme des parents immigrés qui poursuivent un rêve de valorisation sociale dans leur pays d’origine, au détriment de leur progéniture vivant avec eux en France: ce sont les travailleurs les plus pauvres qui envoient la plus grande proportion de leur maigre salaire au pays, pour y construire des villas inoccupées, des écoles pour des villages désertés, où l’on abrite finalement …des chèvres, des minarets en plein désert pour concurrencer ceux du village voisin. Cet argent n’est plus disponible pour nourrir et vêtir leurs enfants en France. Mais quand ils reviennent au pays, ils sont considérés comme ils n’auraient jamais pu l’imaginer s’ils ne l’avaient pas quitté pour réussir à s’installer en France et à vivre comme des «Blancs».
Victimisation

Toute la victimisation des peuples africains consécutive à l’esclavage subi par certains de leurs ancêtres au profit de certains pays occidentaux n’échappe pas non plus à sa moulinette critique.

Pour lui, il est scandaleux de revendiquer une indemnisation de la part de ces pays, argent qui sera pris dans la poche de contribuables n’ayant forcément pas pu se rendre coupables de ces exactions puisque celles-ci étaient terminées (du fait de l’abolition de l’esclavage) bien avant leur naissance. Il est encore moins légitime de revendiquer des fonds de pays n’ayant jamais pratiqué la traite, comme l’Espagne ou les pays nordiques. De plus, pour Gaston Kelman, cet argent versé par les pays occidentaux alimente les fortunes des dirigeants africains et non l’économie de leur pays.



Mais il reproche surtout à cette victimisation de placer les Noirs en général dans une position passive qui les empêche de prendre leur destinée en mains et de se donner des dirigeants capables de conduire leurs pays d’Afrique vers la prospérité et le développement.
Remédiation musclée

Son livre comprend également un plaidoyer en faveur d’une reprise en mains musclée de cette jeunesse désocialisée. Il plaide pour le rétablissement du service militaire et pour des internats de redressement permettant de retirer les enfants de leur milieu familial démissionnaire et de leurs fréquentations douteuses, ce qui implique de placer ces internats à bonne distance de leurs quartiers d’origine, au contraire de la solution préconisée par Ségolène Royal pendant la campagne électorale (internats dans les quartiers pour permettre la poursuite des relations parents-enfants). Selon lui, les élites qui utilisent fréquemment l’internat pour leurs enfants à problèmes ne commettent pas l’erreur de choisir ceux-ci à proximité. Alors ce serait une erreur ne pas préconiser la même solution pour les pauvres que celle qui a fait ses preuves pour les riches.
Uniforme

Gaston Kelman est également favorable au rétablissement de l’uniforme pour tous les enfants. Celui-ci permettrait de gommer les différences entre les enfants si sensibles aux marques vestimentaires, de diminuer le racket, ou les dépenses vestimentaires exagérées à charge des parents.
Allocations familiales

L’arme de la confiscation des allocations familiales pour contraindre les parents à s’occuper de leur progéniture lui paraît relevante dans la mesure où ces sommes sont selon lui parfois détournées du bien-être des enfants auxquelles elles sont destinées pour alimenter les transferts vers le pays d’origine où elles sont dépensées pour des réalisations de prestige inutiles visant seulement à promouvoir le statut social du donataire dans un pays d’origine où il ne réside plus.

Un tel plaidoyer montre combien la situation est grave dans les banlieues françaises, sans commune mesure avec les problèmes beaucoup plus ponctuels observés chez nous. Notre Etat faible à l’autorité morcelée en une multitude d’interventions découplées relevant de niveaux de pouvoir divers et variés a tout de même comme avantage de nous épargner ces grands projets éducatifs globalisants qui appréhendent la jeunesse comme une matière première à façonner dans l’intérêt de la nation.
Nationalisme

Le nationalisme est revenu au premier plan de la campagne électorale française. Or ce concept n’est pas adapté aux réalités actuelles et aux besoins de notre planète qui connaît l’interdépendance économique et écologique, et dont les nouveaux moyens de communication comme internet permettent des communications individuelles et collectives sur lesquelles les frontières n’ont que peu d’influence.

C’est ce pauvre concept et son corollaire militariste qui conduisent la société française à vouloir que ses enfants noirs soient tous footballeurs (ce que déplore vivement Gaston Kelman), en vertu d’une supériorité physique supposée: cette société se croit permis de décider quel doit être l’avenir de toute une classe sociale, à sa place. Si l’on oriente aussi chez nous les enfants par des mécanismes de reproduction sociale, ceux-ci ne font tout de même pas l’objet d’une proclamation aussi explicite.

Ce nationalisme prend également la forme d’un discours sur l’amour de la France. Il paraît très important de démontrer que les jeunes plus ou moins désocialisés aiment «la France». Jusqu’à rechercher cet amour dans des expressions utilisées par ces jeunes comme «je nique la France» : il en a trouvé un pour lui dire «je nique la France… jusqu’à ce qu’elle m’aime !». Parce que, gare à celui qui n’aime pas ce pays: «un pays, on l’aime ou on le quitte» (p.118). On voit tout de suite le sort peu enviable qui est réservé à ceux qui n’expriment pas un tel sentiment pour cette entité abstraite et grandiloquente…

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

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Parlons enfants de la patrie
par Gaston Kelman
Max Milo Editions
Paris - Mars 2007
251 pages, 19,35 euros

 
     

     
 
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