Drogues: au-delà de la prévention, la réduction des risques

Banc Public n° 151 , Juin 2006 , Maxime Erculis



Depuis la naissance de l’humanité et au cours des âges, toutes les sociétés humaines ont connu la drogue dans ses multiples aspects, du moteur religieux jusqu’à ce qui est largement considéré aujourd’hui comme un fléau. L’expérience a clairement montré que la prohibition, la répression et la prévention primaire ne font pas reculer le phénomène. Alors, quand quelqu’un a déjà fait le choix de consommer, que fait-on?

 

Commençons par quelques définitions:

- drogue: ce terme couvre toutes les substances psycho-actives (c’est-à-dire qui agissent sur le cerveau), légales ou illégales, dont l'usage peut provoquer des problèmes d'ordre sanitaire, social ou psychologique.
Ceci comprend par exemple: l'héroïne, l'alcool, bon nombre de médicaments, le tabac et encore bien d’autres. Les drogues se classent en trois grandes familles, les stimulants qui accélèrent le métabolisme (speed), les dépresseurs qui le ralentissent (héroïne) et les hallucinogènes qui modifient l'état de conscience (LSD, haschisch).

- prévention de l'usage: la prévention couvre toute pratique visant à empêcher une personne de commencer à    consommer, ou à amener un consommateur non dépendant à cesser de consommer (sinon cela devient du  traitement).

- réduction des risques (RDR) : la RDR est une approche non moralisatrice des usagers, qui ne vise ni à encourager ni à décourager la consommation mais à donner une information ou une aide (échange de seringues, par exemple) correcte pour un usage à moindre risque. Il faut souligner que les acteurs de terrain ont remarqué qu'il était bien plus facile de réduire les risques concernant des produits illégaux que les autres. Il semblerait que les usagers de ces produits soient biens plus ouverts aux conseils qu'on leur donne que les consommateurs de tabac, de médicaments ou d'alcool qui pourtant n’encourent pas moins de risques tant pour leur santé que sociaux !

Les années 80 : la crainte et le changement.


L'apparition du sida va pousser la société de l'époque à revoir ses valeurs. En effet l'usager n'est plus un marginal qu'il faut soigner ou punir mais une personne vis à vis de laquelle la société, si elle veut se protéger, a un devoir de protection.
Ce constat permettra en 1989 de faciliter l'accès aux traitements de substitution, ainsi qu'aux premières opérations "Boule de neige" (information et échange de seringues) de voir le jour.
C’est donc pour une fois la peur qui a été le moteur de la tolérance – il s’agit bien de tolérance car le cadre légal n'était pas à l’ordre du jour.

Les années 90 : l'envol de la RDR et l'ombre sécuritaire.


Les années 90 voient l'expansion des drogues "festives" (speed, extasy) qui impliquent de nouveaux risques pour les usagers, alors que la prévention de l'époque se "braque" sur le SIDA et les risques liés à l'injection.
En 1992, des projets de RDR sanitaires (échange de seringues dans un cadre assez strict) voient le jour dans le cadre du volet prévention des contrats de sécurité financés par le ministère de l'Intérieur. Bien que bénéficiant d'importants moyens, on peut leur reprocher de ne pas assez se soucier de l'aspect social du problème, l'usager restant entre le patient et le justiciable.
La même année, dans un rapport demandé par l'agence de prévention du SIDA, les auteurs terminent par quelques recommandations à propos des drogues:
- faciliter l'accès au matériel d'injection stérile;
- faciliter l'accès aux traitements de substitution;
-multiplier les façons d'entrer en contact avec les usagers.
Ces mêmes auteurs identifient l'optique exclusivement répressive de la loi comme l'obstacle principal à l'adoption de ces mesures.
En 1993, Laurette Onkelinx autorise et soutient la création de Modus Vivendi, A.S.B.L. dont les objectifs sont la réduction des risques liés à l'usage de drogues, et la prévention du SIDA.

En 1994, les premiers comptoirs d'échange de seringues s'ouvrent à Liège, et la conférence "consensus méthadone" est organisée par le ministère de la Santé.

En 1995, le plan drogue du gouvernement fédéral donne un cadre officiel notamment à l'échange de seringues dont le premier comptoir ouvre à Bruxelles. Cette année verra aussi une première intervention au festival de Dour, ainsi que la vente en pharmacie des "Stérifix" contenant une seringue, une cuillère, deux tampons, de l'eau et une compresse stérilisante, l’échange ou la réutilisation de tous ces objets comportant un risque sanitaire.

En 1997, sortent les premières brochures de RDR "Ecstasy" et" Vogue la galère" (à l'usage des prisonniers).

En 1998, la loi autorisant la distribution gratuite de Stérifix est votée. Les premières brochures sont distribuées en milieux festifs et le projet «Boule de neige» est étendu à l'Union Européenne.

Les années 2000: la petite bête monte... et redescend


Durant ces dernières années, nous avons pu assister au meilleur comme au pire.

En 2000, les préservatifs deviennent accessibles aux prisonniers.
En 2001, un nouveau comptoir d'échanges ouvre à Charleroi tandis que la première opération «Boule de neige» a lieu en prison.
Modus Vivendi crée un organe spécialisé dans l'action en milieu festif : Modus Fiesta (voir ci-dessous). La première équipe mobile complète de RDR apparaît dans un festival.

En 2002, tandis qu'ont lieu les travaux préparatoires à la délivrance contrôlée d'héroïne en milieu hospitalier, Marc Verwilghen, ministre de la Justice s'oppose farouchement au testing des drogues, qui a pourtant déjà donné des résultats encourageants en Belgique et en France.
A Ciney, un simple stand d'information est interdit lors d'une soirée.
D'une manière générale les principes fondamentaux de la RDR sont remis en question, comme si la tolérance à cette approche avait brusquement diminué, tandis que le spectre du sida n'était plus au premier plan médiatique.

En 2003, un avis de la "Cellule politique santé drogue" soutient un projet expérimental de testing. La Charte de bien-être en milieu festif est lancée, par laquelle les 10 boites de nuits signataires s'engagent à:
- mettre de l'eau et des préservatifs gratuitement à disposition de leurs clients;
- disposer d'un espace "chill out" (ambiance plus relax);
- ouvrir leur porte aux travailleurs de prévention;
- former leur personnel de sécurité aux premiers secours !
Modus Vivendi organise les Assises de la RDR, en partenariat avec Question Santé A.S.B.L. Ces deux jours de réunions verront la finalisation de la charte de la RDR, qui définit un cadre d'action et de déontologie pour les acteurs concernés.

En cette année 2006, les acteurs de terrain ont obtenu le droit d'intervenir dans des soirées parfois illégales et le Service Public Fédéral Justice a accepté de financer trois opérations boule de neige par an.
Par ailleurs,  un test de transpiration applicable sur les vêtements sera mis à disposition des parents en pharmacie dans quelques semaines. Ce test est sensible à la cocaïne, l’héroïne, au cannabis et aux amphétamines. L’usage massif de celui-ci dans une école, par exemple, pourrait être un bel outil d’exclusion !

Les organismes et leur mode d'action :

Modus Vivendi s’occupe de la prévention des maladies sexuellement transmissibles (M.S.T.) et de la coordination de plusieurs projets de RDR avec des usagers de drogues et d’autres associations. Parmi ces projets on peut compter le Lairr, Eurotox, et les assises de la RDR.

Modus Fiesta est une "branche" de Modus Vivendi spécialisée dans l'action en milieu festif. Quelques professionnels encadrent un large groupe de "jobistes" provenant de tous les horizons festifs, des soirées underground les plus sombres jusqu'aux grosses boites, en passant par les festivals et les soirées gays/lesbiennes. L'importance de cette diversité réside dans l'approche des usagers par leur pairs, c’est-à-dire par des gens qui, non seulement ont une expérience des drogues, mais aussi et surtout une expérience du milieu de l'usager.
Parmi les services proposés, on peut remarquer une permanence à Bruxelles trois fois par semaine, une équipe mobile de RDR qui couvre plusieurs festivals chaque été avec un stand d'information, une "relax zone" où les victimes de divers malaises non urgents sont mises au calme et encadrées par des professionnels (psychologues, médecins) jusqu'à ce qu'elles se sentent mieux, ainsi qu'une distribution de kits "sniff propre", de Stérifix et de préservatifs. Modus organise aussi des stands d'information dans des soirées de tous poils tout au long de l'année. Bien que principalement dirigée vers les usagers, tout le monde est  le bienvenu à la permanence.

Le lairr (lieu d'aide, d'information et de RDR) est un lieu où l’on distribue gratuitement le matériel d'injection stérile aux usagers qui en ont le besoin. Ceci à des heures où les pharmacies sont fermées et où les usagers peuvent avoir plus de mal a obtenir du matériel neuf et stérile, les prix étant majorés de quelques euros en pharmacies de garde. Le lairr vise aussi à tenter de rediriger les usagers vers les traitements de substitution, à les encourager à ramener leurs seringues usagées, et à les sensibiliser aux risques de MST.

Dune est un comptoir d’échange mobile. Par le biais d’une équipe d’éducateurs de rue qui parcourent Saint-Gilles et le centre de Bruxelles, Dune tente de toucher les usagers les plus pauvres et les moins sensibilisés. Les services que Dune propose sont similaires aux autres comptoirs d’échanges.
D’autres comptoirs existent à Bruxelles, parmi ceux-ci on peut remarquer l’Espace P… et Adzon qui s’occupent plus particulièrement du milieu de la prostitution.
Infor-Drogues est une association d’information, de prévention et de réduction des risques, active depuis 1971. C’est l’organe de référence en matière d’informations sur la drogue. Infor-Drogues organise une permanence téléphonique anonyme 24 h sur 24 et s’investit dans des projets avec d’autres associations, comme des permanences conjointes avec l’équipe de Modus Fiesta, par exemple.

Eurotox est un observatoire des drogues en Communauté française, né de la collaboration entre plusieurs associations de terrain. Parmi ses multiples rôles, on retrouve l’étude de l’évolution du «monde de la drogue» en Belgique, l’information des acteurs de terrain, et la diffusion de bulletins d’alerte précoces lorsqu’un produit dangereux circule.

Une salle d’injection à Liège? Un projet est en cours d’étude parallèlement à la distribution contrôlée d’héroïne dans la cité ardente. L’idée serait de mettre à disposition de l’usager du matériel d’injection stérile ainsi qu’un local calme, discret, propre, à proximité d’une équipe médico-sociale, où il pourrait consommer dans des conditions optimales d’hygiène et de sécurité.
Un tel système existe déjà dans plusieurs villes européennes comme Londres ou Genève.

 

Maxime Erculis

     
 

Biblio, sources...

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Modus Vivendi: 67, avenue Emile De Beco, 1050 Bruxelles.

Modus Fiesta: rue Van Artevelde, 130, 1000 Bruxelles.
Info : 02/505 08 62
Permanences, lundi et mercredi de 15 à 19h, vendredi de 20 à 24h.

Lairr: 1000 Bruxelles.
Info : 02/ 215 89 90
Ouvert 7jours sur 7 de 20h30 à 24h,

Dune: tel  0494/164 051
Du lundi au vendredi de 19 à 23h,

Infor-drogues : Rue du marteau, 19. 1000 Bruxelles. Info: 02/227 52 52
Ouvert du lundi au vendredi de 9 à 18h. Permanence téléphonique 24 h /24.

 
     

     
 
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