Sociologie du suicide

Banc Public n° 148 , Mars 2006 , Catherine VAN NYPELSEER



Un peu plus d’un siècle après l’ouvrage du fondateur de la sociologie, Emile Durkheim, «Le Suicide» (1897), Christian Baudelot et Alain Establet, deux sociologues français également, publient une nouvelle étude sur ce sujet, basée sur un ensemble de données statistiques considérablement étendu dans l’espace et dans le temps. Malgré son caractère exceptionnel – en France, le taux moyen annuel est actuellement de 0,2 pour 1.000 - une étude détaillée de ses variations selon différents paramètres comme la situation économique, le sexe, l’organisation familiale, l’orientation sexuelle, la religion, l’âge, le lieu de résidence (ville ou campagne), l’état de guerre... fournit des informations très intéressantes sur les sociétés pour lesquelles des statistiques sont disponibles.

La misère protège ?

Qu’en est-il de cette célèbre affirmation de Durkheim qui a tant marqué les esprits? A son époque (fin du XIXe siècle), la relation entre le développement économique et l’élévation du taux de suicide est à ce point évidente qu’il en conçoit de grandes craintes pour l’avenir du nouveau modèle de société et de développement économique favorisant l’autonomie des individus.

A notre époque, on retrouve une telle relation dans des pays en plein décollement économique comme la Chine ou l’Inde. Mais pour ce qui concerne les pays européens qui ont continué à se développer de façon extraordinaire dans l’intervalle, et auraient dû connaître une hausse vertigineuse de leur taux de suicide, la relation ne se vérifie plus. Les prévisions alarmistes de Durkheim ne sont pas réalisées, au contraire: au XXe siècle, le taux de suicide a stagné et même régressé si l’on tient compte de la correction due au vieillissement de la population, puisque le taux de suicide augmente avec l’âge.

Pour Baudelot et Establet, «Tout se passe comme si le XXe siècle avait inventé des formes nouvelles et protectrices de relations entre les individus. (...) Après avoir bousculé les modes de vie anciens, la civilisation industrielle et urbaine moderne en aurait instauré de nouveaux, moins directement perceptibles, mais dont la diminution des taux de suicide atteste la réalité» (p.55).

Pouvoir d’achat

Le pouvoir d’achat est un bon indicateur de l’état économique d’une société tel qu’il peut être perçu par ses membres. Si la conception de Durkheim s’était révélée toujours exacte, une hausse du pouvoir d’achat devrait entraîner une hausse du taux de suicide et vice versa.
En étudiant les statistiques françaises de relation entre le pouvoir d’achat et le taux de suicide au cours du XXe siècle de manière détaillée (voir leur ouvrage pp 69 -> 80), en excluant les périodes de guerre dont l’effet sur le taux de suicide est tout à fait particulier (nette diminution des suicides), Baudelot et Establet arrivent au résultat suivant: il y a bien une relation claire et très sensible entre le taux de suicide et le pouvoir d’achat dans ce pays: le suicide stagne ou régresse lorsque le pouvoir d’achat monte; il monte lorsque le pouvoir d’achat diminue ou lorsque sa croissance ralentit. Ces résultats sont à l’opposé de celui de Durkheim pour le XIXe siècle.

Villes et campagnes

Lieux de perdition au XIXe siècle, les grandes concentrations de population rassemblées autour des centres urbains et industriels deviennent des lieux nouveaux de vie sociale au XXe siècle. Le taux de suicide y diminue, tandis qu’il progresse dans les campagnes qui se dépeuplent, où les traditions sont ébranlées et où la vie économique devient plus difficile. Après les années 1930, en France comme en Angleterre, les campagnes afficheront des taux de suicide très supérieurs à ceux des centres urbains.

Nouveaux modes de vie

Outre les indicateurs économiques, Durkheim avait relevé dans le développement d’autres facteurs d’aggravation du risque de suicide.

Une plus grande liberté en matière de moeurs, le droit au divorce, la diminution du nombre d’enfants par couple: autant de facteurs qu’il avait déjà relevés comme favorables à une élévation du taux de suicide et qui sont toujours considérés comme tels à l’heure actuelle, parce qu’ils affaiblissent la force des liens familiaux traditionnels.

Mais ce qu’il n’avait pas prévu, c’est l’apparition de nouveaux facteurs d’équilibre dans le développement d’autres formes d’insertion sociale: un
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travail épanouissant et plus un simple gagne-pain, une disponibilité pour des activités sociales et culturelles,
l’offre de soins en matière de santé mentale, etc., contrecarrent la diminution de la protection offerte par le mode de vie traditionnel.

Ce que des chercheurs américains appellent «l’individualisme créatif» consiste à «construire du collectif à partir de la reconnaissance des qualités et des compétences personnelles» (pp.97-99), ce qui est une conception de l’individualisme fort différente de celle que stigmatisait Durkheim.

Les formes modernes d’organisation du travail dans les pays riches demandent plus d’investissement personnel, la prise d’initiatives, et le travail a tendance à devenir un moyen d’insertion sociale qui exerce un effet protecteur sur les individus.

Variations selon l’âge

La relation entre l’âge et le taux de suicide s’est modifiée de façon spectaculaire dans le dernier quart du XXe siècle.

Jusque là, le taux de suicide augmentait de façon linéaire avec l’âge d’une façon tellement constante dans tous les pays disposant de statistiques que cette relation était considérée quasiment comme une constante biologique, explicable par des raisons de «bon sens»: affaiblissement des liens familiaux (départ des enfants, veuvage), perte de l’activité professionnelle, problèmes de santé, et finalement, pour les économistes, diminution du nombre d’années de vie à sacrifier...

Cette augmentation était très élevée: Durkheim parle d’un facteur 10 entre la tendance au suicide entre le début et la fin de la vie.

Depuis les années 1970, deux phénomènes ont modifié cette conception séculaire: l’élévation du suicide des jeunes et la diminution du suicide des personnes âgées Pour Baudelot et Establet, les deux phénomènes, qui surviennent au même moment, sont étroitement liés. Ils ont abouti, aux Etats-Unis notamment à une uniformisation des taux de suicide selon l’âge!
Pour de nombreux chercheurs, la cause de ce phénomène est la modification des conditions économiques dans le sens du néo-libéralisme, qui rend bien plus difficile l’insertion des jeunes dans la société mais est sans effet sur les personnes ayant terminé leur vie professionnelle dans de bonnes conditions matérielles, jouissant d’une retraite confortable, ayant souvent bénéficié de la période d’inflation pour accéder à la propriété.

La nouvelle précarité du statut des jeunes – chômage, flexibilité, insécurité professionnelle – rejaillit négativement sur tous les aspects de leur vie: consommation, vie en couple, accès au soins médicaux, loisirs...

Toutefois, cette évolution ne s’observe pas dans tous les pays. L’Allemagne, qui organise une insertion des jeunes dans le milieu professionnel via le système scolaire, a vu son taux de suicide diminuer à tous les âges.

Influence du sexe

Autre constante dans l’étude des différents taux de suicide dans une population donnée: les taux de suicide féminins sont le plus souvent inférieurs d’un facteur 4 aux taux de suicide masculins. Ce facteur n’a pas varié sous l’effet de l’insertion professionnelle des femmes dans les pays occidentaux et est attribué notamment à la charge protectrice des enfants; on pourrait y ajouter la moindre implication générale des femmes dans les actes de violence physique.

Pourtant, il existe quelques exceptions à ce phénomène quasi naturel, et notamment le cas de la Chine, où les taux de suicide féminin sont supérieurs aux taux de suicide masculin à tous les âges. Dans ce pays, le suicide peut représenter pour la femme le moyen de fuir ou de se venger de l’oppression de sa belle-famille. Dans certains cas, la personne visée par la suicidée passera le reste de sa vie à se sentir persécutée par son fantôme (p.221).

Rôle de la religion

Une étude portant sur trois groupes de population de Singapour par le sociologue australien Riaz Hassan fera comprendre rapidement l’importance de la religion dans le phénomène du suicide (p.12) :

- pour les Chinois, le suicide peut être légitime s’il permet de ne pas perdre la face ou de respecter les valeurs traditionnelles comme la piété filiale ou le respect des personnes âgées;

- les Indiens sont également relativement tolérants à cet acte qui résulte souvent de problèmes familiaux à propos du choix du conjoint;

- par contre, les Malais, de religion islamique - qui considère le suicide comme un refus de soumission à l’ordre voulu par Dieu – ne se suicident quasiment pas.

Conclusion

Cette étude de qualité fournit énormément d’informations précises à ses lecteurs (notamment les nombreux graphiques) qui sont discutées beaucoup d’honnêteté intellectuelle. Il ne faut y chercher aucun sensationnalisme, mais plutôt des constatations qui peuvent permettre d’améliorer l’organisation de nos sociétés ainsi que des sujets de réflexion sur l’humanité en général et tout ce qui rend la vie agréable en particulier.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

L’envers de notre monde


Christian Baudelot et Roger Establet
Seuil
Janvier 2006
261 pages, 21 euros

 
     

     
 
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