2e GUERRE MONDIALE :la peur des survivants

Banc Public n° 275 , Mars 2019 , Catherine VAN NYPELSEER



L'historien britannique Keith Lowe a publié en 2017 un essai sur les effets de la deuxième guerre mondiale sur l'histoire du monde, qui vient d'être traduit en français. Outre "une tentative d'examiner les changements majeurs, tant destructeurs que constructeurs, qui eurent lieu dans le monde à cause de la Seconde Guerre mondiale" (p. 19), l'auteur s'est attaché à présenter au lecteur, dans chaque chapitre abordant un aspect général de l'histoire de l'après-guerre, une personne particulière ayant vécu les événements évoqués.

 Cette présentation originale rend la synthèse historique moins abstraite, plus humaine, tout en mettant en évidence sa simplification par rapport à la diversité des parcours individuels.

 

Une première partie intitulée "Mythes et légendes" vise notamment à questionner les qualifications manichéennes de monstres d'une part et de héros d'autre part, parmi les acteurs du conflit.

 

Monstres "ordinaires"

 

Pour Keith Lowe, la monstruosité de certains comportements ne s'explique pas si facilement, comme on a généralement tendance à le faire, par la monstruosité des personnes qui les ont commis. Comme exemple particulier – qui démontre également que les Allemands nazis ne furent pas les seuls monstres de cette guerre – ,il évoque de façon précise le parcours d'un médecin japonais en Chine pendant le conflit mondial.

 

Pour lui, "son histoire est un bon indicateur de ce qui a pu précisément manquer au Japon et au monde de l'après-guerre en général" (p. 63).

 

Ce médecin japonais fut contraint de participer à des dissections de paysans chinois vivants, dans le but prétendu de se former aux soins à donner sur le champ de bataille aux victimes japonaises du conflit !

 

Après la fin de la guerre, seules des séances d'introspection forcée, puis des années de prison en Chine parce qu'il n'avait pas tout avoué, et encore le témoignage de la maman d'un jeune Chinois qui raconta comment elle avait désespérément tenté de suivre à vélo les militaires qui avaient enlevé son fils innocent, assassiné lorsque le médecin japonais en question dirigea l'équipe médicale qui pratiqua l'ablation de son cerveau, entraînèrent une prise de conscience de son comportement aberrant et abject.

 

Il attribuait celui-ci notamment au sens de l'obéissance aux supérieurs qui lui avait été inculqué par la société japonaise, ainsi qu'à la croyance d'une supériorité de la "race japonaise" enseignée depuis l'école primaire.

 

C'est seulement à ce stade qu'il put retourner au Japon, pour constater que des personnes qui avaient participé aux mêmes événements n'en ressentaient aucune culpabilité apparente, et avaient continué leur vie comme si de rien n'était…

 

Pour Keith Lowe, imprégné des enseignements de la psychanalyse, des événements aussi terribles et si profondément refoulés ne peuvent être sans conséquences sur le fonctionnement des sociétés dans lesquelles évoluent ceux qui les ont vécus.

 

Héros "banals"

 

Ici, nous faisons connaissance d'un soldat américain dont le comportement fut qualifié à juste titre d'héroïque. Affecté à la garde de la ligne de front France-Allemagne au bord du Rhin près de Strasbourg, un secteur plutôt calme, il se trouvait souvent seul pour défendre cette position, le gros des troupes américaines étant engagées dans d'autres batailles plus au nord.

 

"Un jour de janvier 1945, les Allemands lancèrent un assaut vers l'autre rive du fleuve. Ce qui se produisit ensuite reste flou dans son souvenir. Il courut d'une position à l'autre pour éviter de se faire tuer. Il tira au bazooka sur les troupes ennemies. Il ne se souvient pas d'avoir eu peur, seulement de s'être senti survolté – ' j'étais heureux comme un fou ! '.

Ensuite, il fut atteint par une balle au côté, et soufflé par l'explosion d'un obus allemand qui lui cribla la jambe d'éclats. 'Et ma guerre prit fin ce jour-là.' " (p. 40)

 

Célébré depuis en héros, il a fini par trouver cette étiquette embarrassante, car il estime que ses actes "n'avaient sans doute rien de si singulier". "C'est ce que ferait n'importe quel type ordinaire en pareille circonstance. Si vous ne prenez pas la fuite, vous agissez, un point c'est tout".

 

"Aujourd'hui, il trouve cette forme de vénération automatique envers les anciens combattants 'gênante' et 'absurde'. Il n'assiste jamais aux commémorations du conflit, parce qu'il ne supporte pas cette conception des choses qui consiste à transformer le moindre cuisinier ou le moindre administratif en héros, uniquement à cause de son âge ou de son uniforme." (pp. 40-41)

 

Les États-Unis

 

Le chapitre consacré aux États-Unis, dans la quatrième partie intitulée "Deux superpuissances", transmet une vision particulièrement intéressante de l'état d'esprit dans ce pays après la guerre.

 

Si on se souvient très bien de la période de la chasse aux communistes, notamment sous l'égide du sénateur qui lui donna son nom, le maccartisme, on a oublié qu'elle fut précédée, au sortir de la guerre, par un attachement et une confiance envers l'allié russe qui avait combattu le nazisme aux côtés des Américains.

 

Ainsi, le secrétaire à la guerre, Henry Stimson, "alla jusqu'à prôner le partage des secrets atomiques avec le Kremlin" (p. 272). Dans une lettre qu'il écrivit au Président Truman en septembre 1945, il énonça que "La principale leçon qu'une longue vie m'ait apprise, c'est que le seul moyen de rendre un homme digne de confiance, c'est de justement lui accorder cette confiance". "Malheureusement, les Soviétiques ne cherchèrent guère à inspirer confiance".

HISTOIRE DU MONDE SURVIVANT

 

Pour Keith Lowe, "La découverte d'un nouvel ennemi offrit aux Américains la possibilité d'écarter le sentiment de culpabilité qu'avaient pu leur inspirer leurs actes en temps de guerre. Cette découverte leur procura aussi un exutoire à toute la colère et à l'agressivité que des masses d'individus avaient accumulées au cours de ces années d'affrontement, et un point de fixation à tous leurs griefs, fussent-ils récents ou anciens." (pp. 288-289)

 

La création de l'ONU

 

Dans le contexte de la fin de la deuxième guerre mondiale, une "atmosphère d'idéalisme passionné, mêlé d'une terreur inconsciente", naquit l'ONU, l'Organisation des Nations unies. "Elle possédait les apparences d'une sorte de gouvernement mondial, avec des représentants de cinquante et un pays qui semblaient s'unir dans leur désir de 'préserver les générations futures du fléau de la guerre'. "

 

"Aux débuts de l'ONU, les peuples de la planète désiraient croire à tout prix qu'il s'agissait de la solution à tous les problèmes du monde. Nombre des premières recrues de l'organisation avaient combattu pour les alliés ou dans les réseaux de résistance clandestine, et considéraient la chance de travailler pour la paix comme 'un rêve exaucé'." (pp. 233-234)

 

"Malheureusement, les héros de la paix ne sont pas plus capables de se montrer à la hauteur d'une telle idéalisation que les héros de la guerre. Les motivations de ceux qui créèrent les Nations unies se révélèrent loin d'être aussi pures qu'ils se plaisaient à le croire, et les dispositifs que celles-ci instaurèrent visaient souvent tout autant des objectifs égoïstes et nationalistes que d'autres, plus nobles et universalistes. (…) En fait, certains aspects du dispositif des Nations unies semblaient calculés pour décevoir à peu près tout le monde." (p. 235)

 

En effet, la nouvelle organisation "ne fit absolument rien pour aborder le problème central que les idéalistes (…) avaient cerné comme étant la cause première de la guerre : le nationalisme. En fait, elle sanctuarisa plutôt le nationalisme au point d'en faire la plus importante des philosophies politiques régissant nos existences : le nom même de l'organisation soulignait qu'elle ne représentait pas les peuples, mais les nations du monde. Qui plus est, la charte stipulait clairement que certaines de ces nations devaient être plus égales que d'autres."…

 

Israël

 

Parmi les nombreux sujets abordés par Keith Lowe, que nous ne pouvons aborder de façon exhaustive dans un court article, le traitement du chapitre relatif à Israël nous a paru particulièrement intéressant.

 

Il commence par l'histoire d'un jeune garçon juif, qui survécut en se cachant et en vivant d'expédients dans les Carpathes, où sa famille avait été assassinée par l'armée allemande sur sa route pour envahir la Russie.

 

Transféré par les soldats de la Brigade juive de l'armée anglaise en Italie puis en Yougoslavie, il arriva finalement en Palestine en 1946 pour y vivre deux années de guerre civile sanglante entre Arabes et Juifs, suivies de l'attaque des pays voisins lorsque les Juifs proclamèrent l'État indépendant d'Israël en 1948.

 

En Israël, "Les survivants s'entendaient constamment demander: pourquoi ne vous êtes-vous pas rebellés ? pourquoi les juifs d'Europe se sont-ils docilement laissés conduire à la mort ? (…) L'accusation était à peine voilée : des juifs faibles, efféminés avaient été les complices de leur propre extermination." (p. 407)

 

Ce fut le procès d'Adolf Eichman, en 1961, qui changea la donne et réussit à unifier le peuple juif. "Le pays entier écouta sur ses postes à transistor des dizaines de survivants qui vinrent à la barre détailler (…) toute l'ampleur des traitements inhumains que leur avaient infligés les nazis, mais aussi leurs tentatives de résistance." (p. 411)

 

Architecture

 

Outre les individus et les nations, l'ouvrage de Keith Lowe aborde des domaines de l'activité humaine comme l'architecture, dans le chapitre intitulé "Utopies planifiées". De nombreuses villes ayant été rasées au cours de la guerre, "on serait en droit d'imaginer que ce vaste paysage de destruction ait été une cause de désespoir chez les architectes et les urbanistes, or en réalité on constata le contraire : nombre d'entre eux avaient attendu pareille opportunité depuis des années. Dès 1933, des architectes comme Siegfried Giedion et Le Corbusier, par exemple, avaient appelé à raser et à reconstruire les villes selon des principes modernes et fonctionnels. Ces appels avaient été ignorés par la plupart des responsables, au sein des gouvernements, parce qu'une telle opération de table rase était politiquement impensable. Mais, avec tant de villes désormais en ruines, une restructuration complète semblait soudainement à leur portée. En 1945, tout paraissait possible." (pp. 136-137)

 

"C'était là en Grande-Bretagne une attitude si prédominante, et tout le monde était si déterminé à 'planifier hardiment' le futur, que cela fit des envieux chez certains architectes d'autres régions du monde " : "à la fin des hostilités, un fort sentiment régnait aux États-Unis selon lequel les villes européennes avaient enfin une occasion de nettoyer leurs taudis et de se moderniser, tandis que les villes américaines étaient laissées pour compte." (p. 138)

 

Dans la suite de ce chapitre, Keith Lowe expose les " trois écoles de pensée relatives à la meilleure méthode de planification des villes du futur, toutes fondées sur des conceptions d'avant-guerre." (p. 139)

 

Conclusion

 

Ces quelques lignes visent à donner un aperçu fragmentaire d'un livre riche, ambitieux, aux multiples facettes, dont l'objectif est de nous aider à comprendre comment la deuxième guerre mondiale a pesé sur l'évolution du monde.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

LA PEUR ET LA LIBERTÉ

Comment la seconde guerre mondiale a bouleversé nos vies

par Keith LOWE

 

Traduction de Johan-Frédérik Hel Guedj

Editions Perrin, domaine étranger, &

Ministère des Armées, Direction des patrimoines, de la mémoire et des archives

Janvier 2019, 517 pages – 29.30 €

 
     

     
 
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