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Intelligence artificielle, robotisation et emploi (2):Des experts divisés

Banc Public n° 234 , Janvier 2015 , Frank FURET



Le mois dernier, Banc Public évoquait les rapports  de CBRE, des chercheurs d'Oxford  Frey et Osborne ainsi que celui du cabinet Roland Berger ; ces trois rapports concluaient à une incidence sérieuse  des progrès de l'intelligence artificielle et de la robotique sur le monde du travail dans les 10 à 20 prochaines années.


 

Intelligence artificielle et intelligence humaine vont, selon eux, entrer en concurrence sur le marché de l'emploi. Des tâches de plus en plus sophistiquées vont être prises en charge par des robots : que restera-t-il de lâ??emploi industriel, si les usines sont automatisées et pilotées à distance ? Et de l'emploi intellectuel si l'intelligence artificielle, plus efficace, plus rapide et bien moins chère que les onéreux cols blancs, vient à supplanter une part significative d'entre eux?

 

Une question ouverte

 

La montée en puissance de lâ??intelligence artificielle et de la robotique va présenter une menace importante pour lâ??emploi au cours de la prochaine décennie, dâ??après le cabinet dâ??analyse Gartner.

 

Les drones,  télécommandés à distance ou autonomes, qui seront largement utilisés dans les industries comme lâ??agriculture, les études géographiques, ou encore lâ??inspection des plateformes pétrolières et gazeuses,  ne sont quâ??un exemple de nombreux types de technologies émergentes qui vont au-delà du traditionnel monde de la technologie de lâ??information. Ce sont des «machines intelligentes», explique Peter Sondergaard,  une « super classe » émergente de technologies qui assurent une grande variété de travaux, à la fois physiques et intellectuels. De plus, les applications informatiques vont gagner en capacité dâ??analyse, ce qui va entraîner leur incursion dans de nouveaux domaines. Le cabinet dâ??analyse estime que les machines fourniront un meilleur rendement que les humains. Et que les entreprises doivent commencer dès à présent à sâ??adapter à cet essor du numérique.

Un étude du cabinet Gartner  prévoit « quâ??un emploi sur trois sera converti en logiciel, robot ou autre machine intelligente dâ??ici 2025 ».  Avec cette évolution de lâ??industrie, de nouveaux emplois vont probablement naître, mais seront-ils proportionnels au nombre qui sera détruit ? Seul lâ??avenir nous le dira. Néanmoins, lâ??homme devrait se préparer, selon le rapport Gartner, à affronter un futur où les machines et les hommes pourraient être des collègues de travail.

 

De nouveaux emplois en perspective ?

 

Pour Kevin Kelly, rédacteur en chef  de Wired,  magazine américain spécialisé dans les rapports entre nouvelles technologies, culture, économie et  politique, lâ??automatisation du monde, que ce soit par des robots, des machines apprenantes, des serveurs ou des algorithmes, nâ??aura pas les mêmes conséquences sur tous les emplois, Si les emplois de conception se déplacent à mesure que lâ??automatisation évolue, ce nâ??est pas le cas des emplois de manutention. Mais lâ??automatisation ne concerne pas que les emplois productifs. Dans le commerce ou la banque déjà, dans les services à la personne, demain, des secteurs où lâ??emploi pèse très lourd et qui ne sont pas nécessairement délocalisables, les automates se multiplient également, faisant disparaître nombre dâ??emplois qui ne sont pas tous remplacés par des emplois de conception.

 

Si l'histoire se répète, les robots vont remplacer nos emplois actuels, mais, dit Kelly, nous aurons de nouveaux emplois, que nous pouvons à peine imaginer: par exemple, dans les années à venir les voitures et les camions  robots deviendront omniprésents; cette automatisation devrait créer des emplois :  une nouvelle espèce  d'analystes professionnels devrait émerger  pour  aider les utilisateurs à donner un sens aux données.

 

Ce à quoi ses contradicteurs répondent que des sociétés comme  Expedia , FedEx ou Kayak ont â??â??déjà  automatisé énormément de tâches analytiques : des dizaines de nouvelles start-ups comme Jeff Hawkins Numenta travaillent sur l'analyse des données complexes en temps réel.

 

Cependant, pour Kevin Kelly, il faut rester optimiste: même si la plupart de nos emplois disparaissent et qu'ils ne sont pas remplacés par de nouveaux postes,  la productivité va croître et le gâteau global va grossir. Peut-être ne sera-ce pas si grave si beaucoup de gens n'ont pas d'emploi.

 

Brian Arthur, économiste du Laboratoire de recherche sur les systèmes intelligents du Centre de recherche de Palo Alto et du Santa Fe Institute, dénonçait encore récemment que lâ??économie numérique ne crée par suffisamment dâ??emplois ; à présent il estime que la productivité américaine pourrait retrouver une croissance de 2 à 3 % par an dans la prochaine décennie à mesure que la robotisation se développera. Harold Sirkin, un expert du Boston Consulting Group, prédit quâ??à moyen terme, lâ??automatisation va rendre les services et les biens plus abordables et développer lâ??emploi.

 

D'autres auteurs intéressés par cette question remarquent que ce n'est pas la première fois dans lâ??histoire de lâ??humanité, que technologie et  savoir-faire humain entrent en concurrence.

 

Des pays comme le Japon ou lâ??Allemagne ont des taux de chômage faibles si on les compare avec dâ??autres pays. Pourtant ce sont les deux pays les plus robotisés du monde avec la Corée du Sud. En réorganisant le secteur industriel et donc en multipliant les points dâ??échanges et de production, leurs performances se sont améliorées, ce qui entraîne une activité compétitive et créatrice dâ??emplois. Avec les robots, les entreprises assurent une production plus que performante, en les laissant travailler sans aucune pause,

 

Les sociétés utilisant la robotisation ont, certes,  au départ licencié du personnel, mais grâce à la robotisation, ces sociétés ont connu des phases dâ??expansion qui ont entraîné par la suite, la possibilité dâ??embaucher à nouveau.  La robotisation crée de nouveaux emplois, comme par exemple des postes de contrôle , de surveillance de robots.  Une étude conduite par le cabinet Metra Martech pour le compte de l'International Federation of Robotics a avancé le chiffre de deux à trois emplois à temps plein par nouveau robot installé.

 

L'enquête de PewResearch

 

PewResearch a  interrogé  un panel de plus de 1. !00 experts sur ces évolutions qui semblent désormais inéluctables. Les robots et les algorithmes vont-ils détruire plus dâ??emplois que lâ??économie, plus performante, pourra en créer ? Les réponses sont partagées sur la question.

Deux visions sâ??opposent quant à lâ??impact de lâ??automatisation sur le travail

 

Les constructeurs de robots cherchent à combattre  lâ??idée reçue que les robots détruisent des postes de travail. « Robotiser une entreprise », arguent-ils, « câ??est la rendre plus compétitive et donc préserver lâ??emploi, le meilleur moyen de contrer les délocalisations dans les pays à faible coût de main-dâ??Å?uvre ».

 

Pour 52%, la robotisation ne détruira pas plus dâ??emplois quâ??elle nâ??en créera. Pour 48%, les postes de cols blancs et de cols bleus supprimés ne pourront être contrebalancés par lâ??amélioration de lâ??efficacité des entreprises.

 

Pour les premiers, le progrès technologique crée de lâ??emploi. Comment en serait-il autrement, puisque nous sommes bien plus nombreux quâ??avant, et que nous avons tous un emploi, à 10% près en France, à 5% près en Allemagne, alors que la technologie et la robotisation nâ??ont cessé de se développer ? Une opinion selon laquelle la robotisation tuerait lâ??emploi ne tient donc pas dans les faits. La robotisation créerait plus dâ??emplois quâ??elle nâ??en détruit, mais plus  qualifiés que le sien comme des postes d'ingénieurs nécessaires à créer, maintenir, réparer, améliorer, breveter, etc. les machines en question. Sans parler des gains de productivité créés qui permettent de créer de lâ??activité par ailleurs, en utilisant le temps de travail ainsi libéré.

Dans son analyse, PewResearch a identifié quatre raisons dâ??être optimiste quant à lâ??avenir. Dâ??une part, historiquement les avancées technologiques ont toujours créé de nouveaux postes. Dâ??autre part, nos sociétés sâ??adapteront à ce changement et créeront de nouveaux emplois typiquement « humains ». Cette robotisation va entrainer un nouveau rapport au travail.

 

Depuis les débuts de la révolution industrielle, lâ??automatisation a effectivement conduit à supprimer des postes pénibles ou répétitifs, dont la disparition était célébrée en période de croissance mais  devient un sujet de crispation dans un contexte de chômage élevé.

 

Enfin, ces analystes estiment que nos sociétés maîtrisent leurs choix et leur destin.

 

Le plan Montebourg en France

 

Les Français figurent parmi les pays les plus hostiles aux robots avec des pays marqués par un taux de chômage élevé (Grèce, Portugal, Espagne), mais ils ont tort, affirme Robin Rivaton, auteur d'un rapport sur le sujet pour la Fondapol.

 

Arnaud Montebourg , ministre français  du redressement productif à l 'époque, et persuadé que l'avenir appartient à la robotique, a ainsi lancé en 2013  un plan de soutien de 100 millions d'euros pour la filière, puis inauguré en 2014 le premier fonds d'investissement dédié à la robotique, baptisé Robolution Capital. Ce fonds, doté de 80 millions d'euros, doit permettre le financement de start-ups et d'entreprises françaises innovantes positionnées sur la création de robots dits de services (aspirateurs, voitures autonomes, drones civils, assistants de chirurgiens...). Avec l'objectif avoué de faire émerger des géants du secteur en France, et au passage, l'opportunité de créer des centaines de milliers d'emplois.

 

Il s'agit ici de rendre plus compétitif le processus de production et donc d'assurer la viabilité des sites industriels nationaux par rapport à la concurrence internationale. La robotisation serait une alternative aux délocalisations.

 

Pour Montebourg, ce  mouvement de robotisation, même massif, de l'appareil industriel en France aura un impact positif sur l'emploi. Cela n'aurait pas été vrai dans la France des années â??80, de même que ce n'est pas vrai actuellement dans un pays comme la Chine, mais ce l'est dans la France d'aujourd'hui où lâ??emploi industriel nâ??a cessé de se dégrader, avec un recul de quasi 800.000 emplois rien que sur la dernière décennie : c'est que la robotisation en France sur cette période a été plus faible que chez ses voisins. L'Allemagne s'est équipée de six fois plus de robots que la France sur la même période et l'emploi l'industriel y a progressé.

 

De la conception à lâ??installation, la fabrication de robots industriels requiert lâ??intervention de plusieurs entreprises avec des emplois à forte valeur ajoutée localisés sur le sol national, notamment dans les phases d'ingénierie et d'entretien : les robots, même une fois installés, ont besoin dâ??opérateurs humains.

 

Enfin, lâ??investissement en robots industriels peut aussi tout simplement se révéler un outil de gestion des ressources humaines, un moyen de contrer un déficit en main dâ??Å?uvre dans des secteurs qui souffrent dâ??une pénurie de candidats par manque de compétences ou dâ??envie, du fait de lâ??image dégradée des emplois industriels auprès des jeunes et de leurs familles, en remplaçant des travailleurs dans le cadre dâ??un départ à la retraite ou en débarrassant des ouvriers des tâches les plus pénibles génératrices de maladies professionnelles.

 

 

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

« AI, Robotics, and the Future of Jobs », Etude  PewResearch, 6 août 2014

 

â??Will a Robot Take Your Job?â?� , Gary Markus, The New Yorker,  29 décembre 2012

 

« Comment faire face à la robotisation de l'emploi ? », François Leclerc,  Humanité Dimanche, 4 décembre 2014

 

« Où va lâ??économie numérique ? : Vers une innovation sans emplois ? », Hubert Guillaud,  1er février 2012, Internet.actu.net

 

" Race Against the Machine â??, Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee , Kindle Edition 2011

 

« La robotique ne tue pas l'emploi, elle le développe », Boris Manenti, Le Nouvel Observateur, 4 mars 2014

 
     

     
   
   


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