?> Nos forêts sensibles
Nos forêts sensibles

Banc Public n° 265 , Février 2018 , Catherine VAN NYPELSEER



Le best-seller du forestier allemand Peter Wohlleben, "La vie secrète des arbres" (*), mérite son immense succès mondial. Le commentaire désobligeant de certains universitaires allemands outrés de son succès médiatique, repris par l'Académie d'agriculture de France dans une "Note de lecture" (1) condescendante datée du 11 septembre 2017, reflète la profonde remise en question des pratiques de gestion forestière que cette lecture passionnante induit.


 

Mais l'ouvrage a bien d'autres cordes à son arc et tient la promesse de l'éditeur de la traduction française au dos du livre: "Après avoir découvert les secrets de ces géants terrestres [les arbres], votre promenade dans les bois ne sera plus jamais la même" (2).

Simultanément, il prévient ses voisins en émettant un gaz avertisseur; ceux-ci réagissent à cette communication en envoyant à leur tour le produit dans leurs feuilles. Habituées à ce phénomène, les girafes se déplacent directement vers des arbres plus éloignés qui n'ont pas encore pu être avertis, ou remontent le vent pour continuer leur repas.

 

Phénomènes invisibles

 

Un autre phénomène remarquable a été repéré par une patiente étude scientifique. Il s'agit d'une collaboration entre un arbre particulier et un champignon spécialisé. On a observé que lorsque le clitocybe laqué bicolore, qui vit en symbiose avec le pin de Weymouth, constate une pénurie d'azote, il émet une substance toxique qui tue les minuscules animaux présents dans le sol, dont les cadavres libèrent de l'azote en se décomposant, ce qui représente un engrais naturel pour l'arbre et le champignon (p. 68).

 

Forêts plantées

 

Beaucoup de mécanismes favorables aux arbres sont actifs dans les forêts naturelles (ou "primaires") mais pas dans nos forêts plantées. En effet, dans ce cas les arbres doivent se développer dans un environnement artificiel dont de nombreux microorganismes qui les aident sont absents, avec des racines mutilées par la plantation et un écartement qui les expose trop au soleil et les prive du bénéfice des mécanismes d'entraide et de partage des ressources mentionnés ci-dessus. Les forêts naturelles sont en meilleure santé et plus productives que les forêts gérées par les hommes.

 

Le retour au naturel n'implique pas que les forêts soient envahies par la broussaille et impraticables: "Les réserves forestières qui n'ont connu aucune intervention humaine depuis plus de cent ans prouvent le contraire. L'ombre épaisse bannit les plantes herbacées et les buissons; au sol, la couleur brune des feuilles mortes domine" (p. 247).

 

Version illustrée

 

A la suite du succès mondial (750.000 exemplaires vendus), une version illustrée a été réalisée. Sortie en novembre 2017 en version française, en vue des fêtes de fin d'année, elle reprend le texte intégral de l'ouvrage agrémenté de grandes photos. C'est un "beau livre", à peine un tiers plus cher que la version texte, mais la mise en pages aérée n'en facilite pas la lecture et on n'y trouve pas toujours les schémas ou photos que l'on espérait afin de faciliter la compréhension de certaines descriptions dans le texte, comme par exemple l'estimation de l'âge d'un petit arbre sur la base des renflements sur ses rameaux (p. 45).

 

Promenades

 

Le livre de Wohlleben foisonne d'informations passionnantes et de raisonnements logiques intégrant l'expérience scientifique et la somme d'observations dont dispose un forestier expérimenté; il formule également de nombreuses questions non encore résolues.

 

C'est vrai que sa lecture modifiera durablement vos promenades en forêt, comme vanté par l'éditeur. Nous vous recommandons de le lire plutôt en version texte, et de vous procurer les illustrations par vous-mêmes au cours de balades en forêt. Un des résultats scientifiques mentionnés par le livre (p. 233) est d'ailleurs une étude médicale sur les effets bénéfiques de la marche en forêt sur la santé (tension, capacité pulmonaire, souplesse des artères), comparée à la marche en ville…

 

Optimisme

 

Une autre qualité du best-seller de Wohlleben, comparé aux œuvres d'autres défenseurs de la nature, est son optimisme. Pour lui, les arbres en général s'adapteront toujours aux changements de leur environnement, au besoin en "migrant" si le réchauffement climatique dépasse leur capacité d'adaptation en un lieu donné.

 

Souvenir

 

Qu'il nous soit permis de rappeler ici le souvenir d’ André Guissart, forestier de la Région wallonne ami du Gerfa, qui fut assassiné par un agent sous ses ordres à la suite d’une situation conflictuelle causée notamment par sa volonté d'appliquer les nouvelles méthodes de gestion forestière plus respectueuses de l'environnement, alors qu'on "avait toujours fait comme ça".

 

 

 


 

On reproche à Wohlleben d'y faire de la vulgarisation scientifique sans disposer des qualifications requises et sans en respecter les normes. Or, ce sympathique forestier n'a pas d'autre ambition que de nous transmettre sa vision des arbres et de la forêt, construite au cours de sa carrière professionnelle enrichie d'échanges avec les visiteurs de la forêt de son district ainsi qu'avec des scientifiques de l'université d'Aix-la-Chapelle (Aachen) qui y poursuit un programme de recherches depuis une vingtaine d'années.

Une graine de science qui a germé dans un terrain expérimenté, donc…

 

Un des grands apports du livre de Wohlleben est de nous rappeler avec force que les arbres sont des êtres vivants, même si les phénomènes que nous pouvons y observer sont extrêmement lents et donc difficilement visibles, comparés à ceux des êtres vivants du règne animal.

 

Il décrit toute une série de mécanismes, inobservables à l'œil nu, par lesquels les arbres sont sensibles à des agressions comme une morsure d'insecte dans une feuille ou le manque d'eau, et la manière par laquelle ils y répondent.

 

Ce que les arbres font eux-mêmes…

 

En gestion forestière, on nous avait appris qu'il fallait "éclaircir" les forêts, c'est-à-dire abattre une partie des arbres trop proches les uns des autres pour éviter qu'ils ne subissent un déficit de lumière ou d'eau.

 

En fait, les arbres des forêts de nos régions comme les hêtres bénéficient de la proximité - qui leur est naturelle puisque leurs fruits, lourds, non munis d'ailettes permettant d'atterrir plus loin, tombent sous l'arbre -, qui leur permet de développer un micro-climat et un environnement favorable : humide, frais en été, abrité du vent par les arbres voisins.

 

Les petits hêtres grandissent donc en général sous leur mère-arbre, qui absorbe 97 % de la lumière du soleil mais les alimente via des échanges à travers les racines. Peter Wohlleben insiste sur la solidarité dans la forêt entre les individus-arbres : en vue de maintenir cet environnement favorable, les arbres n'ont pas intérêt à ce que leurs prétendus concurrents voisins trépassent, car, alors, ils se retrouvent exposés au soleil direct qui dessèche le tronc, aux bourrasques de vent qui peuvent les casser, et sont privés de leurs échanges de nutriments via les racines et d'informations sur les attaques de prédateurs.

 

ils le font mieux

 

En effet, de nombreux mécanismes de protection active des arbres contre les prédateurs ont été mis en évidence par des travaux scientifiques; le plus extraordinaire mentionné dans le livre est une observation réalisée dans la savane africaine dans les années 1970 (p. 20) :

 

Une espèce d'accacias broutés par les girafes dispose d'un mécanisme de défense contre cette agression. L'arbre est capable d'envoyer un produit spécifique dans ses feuilles lorsqu'il perçoit l'atteinte à son intégrité, qui en change le goût et les rend inmangeables pour cet herbivore.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

(1) voir lien

 

(2) Seul le fait que les arbres y soient qualifiés de "plus inventifs que les humains" ne reflète pas le contenu, mais représente plutôt une promotion commerciale provocatrice qui pourrait détourner une partie du public de cette lecture.

 

(*) "LA VIE SECRÈTE DES ARBRES

CE QU'ILS RESSENTENT

COMMENT ILS COMMUNI QUENT"

 

Peter WOHLLEBEN

Traduit de l’allemand (2015)

Éditions Les Arènes

Mars 2017

261 p. ; 23,45 €

 
     

     
   
   


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