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Banc Public n° 57 , Février 1997 , Isa LAFLEAU



Mauve et jaune, ocre et rouge sombre, voire même parfois d’un vert mordoré du plus bel effet; rien de plus spectaculaire qu’un oeil poché: dans les jours qui suivent le coup, au fur et à mesure de l’évolution de l’hématome, toute la région de l’oeil prend successivement les teintes les plus variées - et en regardant de plus près, on voit sur la paupière des reflets irisés qui ne sont pas sans rappeler ceux des mouches bleues sur les excréments ou de l’huile de vidange à la surface de nos rivières polluées... Ceux-qui auront vu sur le petit écran ce dimanche Alain Zenner, président de la curatelle des Forges de Clabecq, et ceux qui le verront les prochains jours pourront étudier ce phénomène qui donne à songer. Car sûrement la longue marche, ou la longue déroute si on préfère, du peuple belge est passée du blanc au rouge et du rouge au multicolore comme le visage de Monsieur Zenner.


Blanche tout d’abord, comme l’innocence violée, l’inexorable marche des évènements qui convulsent notre pays - et en font un objet de dérision international -, blancs les petits ballons et les fleurettes, blancs le deuil et l’espoir... blanche apparemment la conscience de tout un peuple qui a quand même librement élu (et réélit avec une belle régularité) la canaille qui l’opprime et le trompe à présent.


Blanches aussi les mains propres et soignées des curateurs des Forges, qui ne s’abaisseraient pas à commettre des actes de violence physique, plus blancs que blancs leurs cols bien repassés, où le sang frais d’ailleurs ressort à merveille, (filon depuis longtemps exploité à Hollywood), tous blancs eux aussi les travailleurs éternellement roulés dans la farine, blanche l’angoisse de l’avenir.
Rouge la violence universellement honnie par les commentateurs politiquement corrects et pourtant si avidement recherchée par tous les médias: je veux parler de la violence qu’on peut montrer, de la violence qui passe à l’écran, de celle où l’on voit du sang en pleine lumière, qu’il s’agisse des frasques du pitoyable Gilles De Bilde ou des incroyables images de vendredi dernier où le curateur des Forges de Clabecq, tout couvert de sang séché (non le sang du prolétariat laborieux sacrifié sur l’autel du capital, mais le sien propre, qui - ô ironie - est de la même couleur) et ignorant apparemment l’usage du savon, discourait imperturbablement sur l’avenir de l’entreprise et l’intérêt des travailleurs. Rouge cette violence-là, tout droit sortie d’un film de Tarantino, à prendre au x-ième degré si on veut en savourer toute la sinistre drôlerie.


Grise par contre la violence économique et administrative dont de nombreux Belges sont victimes, grises les informations essentielles pour comprendre ce qui est en jeu à Clabecq, et qui ne passent pas la rampe: par exemple le fait, mentionné par D’Orazio lors du débat de l'émission "Mise au point" à la RTBF le 9 février qui le confrontait à un Alain Zenner exhibant avec une nuance de triomphe ses contusions quelque peu grand-guignolesques, que les «débordements» causés par des métallos ont commencé lorsque la direction a arrêté de payer les saisies de salaire pour le mois de décembre, tout en continuant à payer aux ouvriers le montant minimum qui ne peut pas être saisi. Cela veut dire en clair que de nombreux ouvriers (la vie n’est pas rose à Tubize) qui faute d’avoir pu faire face au paiement d’un crédit, d’une rente alimentaire etc... subissaient une saisie sur salaire (en attendant de perdre définitivement leur emploi et leur salaire) ont vu subitement débarquer chez eux les huissiers dûment mandatés pour tout saisir, les créditeurs n’ayant pas été payés. Alors qu’ils croyaient au moins payer leur dettes, ces gens vivant déjà d’un salaire minimum et menacés de chômage ont dû voir impuissants tous leurs bien personnels menacés ou saisis... 1


Gris les curateurs (bien payés) qui font «leur métier, tout leur métier, rien que leur métier»2, tout comme les policiers (mal payés) qui devaient enquêter sur Julie et Mélissa, et sont donc exempts de tout blâme; transparente la manipulation des faits et des paroles, comme lorsque le journaliste Christophe Deborsu, au cours du même débat, rétorque à D’Orazio qui le plaisante sur l’appareil qu’il a dans l’oreille et l’empêcherait d’entendre: «Ca, c’est pour être en contact avec ma direction» - où l’on voit que la liberté d’expression est surveillée de près...


Gris d’épuisement les parents Russo à la commission Dutroux ces jours-ci.


Invisibles les blessures purulentes dont notre pays souffre et dont il ne se relèvera peut-être pas.

Isa LAFLEAU

     
 

Biblio, sources...

(1) Pour les privilégiés parmi nos lecteurs qui ne peuvent s’imaginer toute l’horreur et la violence d’une saisie d’huissiers, Banc Public consacrera prochainement un dossier à ce sujet.

(2) Alain Zenner, Le Soir du samedi 8 février

 
     

     
   
   


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