?> L'IMAGE D'UNE VILLE
L'IMAGE D'UNE VILLE

Banc Public n° 47 , Février 1996 , Serge KATZ



Qu’un centre culturel flamand soit à l’origine d’un mouvement destiné à lutter contre la spéculation immobilière au centre de la Capitale, voilà qui pourrait surprendre quelques-uns. Il y a peu, l’ancien “Hôtel Central”, laissé à l’abandon, s’est pourtant vu investir par des artistes et autres vagabonds soutenus par le “Beursschouwburg” voisin. Las! La fête ne pouvait durer longtemps, et ce d’autant plus que, selon les autorités compétentes, l’immeuble concerné avait déjà été remis aux bons soins d’un architecte agréé.

 


Ce petit événement aura au moins eu le mérite d’attirer l’attention d’un public venu des deux côtés de la frontière linguistique sur la difficulté de gérer en ces périodes troubles l’espace social urbain. Mais de quoi s’agit-il au fond? De sauvegarder le patrimoine architectural de la ville? Assurément. Mais l’opération possède une dimension culturelle dans un tout autre sens : témoigner de la difficulté dont souffrent les artistes pour trouver des locaux de plus en plus rares lorsqu’ils ne sont pas simplement fermés par les responsables publics. Enfin, le mouvement témoigne d’un malaise plus général. Le quartier, on ne peut plus central pourtant, ne parvient pas à décoller, et ce malgré de nombreux efforts d’investissement, à l’image même de la ville dont la moitié des immeubles demeurent à louer et l’autre moitié... à vendre.
Triple capitale et par conséquent investie par trois différents pouvoirs, Bruxelles devait bientôt se voir saucissonner par ceux qui la convoitent. C’est pourquoi le territoire régional et en particulier son noyau urbain est aujourd’hui le théâtre le plus spectaculaire des luttes d’influences que peuvent se livrer les diverses autorités. Quant à ceux que protègent ces autorités, par delà toute loi du marché, ils semblent tributaires d’une règle plus profonde mais aussi plus cruelle qu’illustre en ces termes un poète musulman : “J’achète ce qui me fuit mais je fuis ceux qui m’achètent. ”
C’est que, anarchiquement surinvesti alors que sévissait encore l’optimisme d’entreprendre conjoint au fantasme européen, l’espace urbain semble, aujourd’hui encore, souffrir d’une totale incapacité de gestion rationnelle. Tandis que, selon les entrepreneurs eux-mêmes, la confiance s’effondre avec la consommation au point de mettre en péril assurances et services de crédits, le prix du mètre carré refuse de décroître en raison même du poids de l’investissement consenti par les propriétaires. La clientèle manque. Et comment donc! puisqu’elle ne saurait qu’être issue de la classe moyenne, soit la population la plus affaiblie, voire fortement endettée par ce genre d’opération fort délicate pour les apprentis-sorciers.
Qu’à cela ne tienne, la solution la plus “libérale” à ces problèmes consiste en commandes publiques. L’opération est la suivante : faire construire dans d’anciens quartiers quitte à racheter ensuite le nouvel immeuble. Témoin de cette politique, un bâtiment neuf de la Société de développement, régionnal Bruxellois (S.D.R.B.) mis en vente à un prix étonnement élevé pour un quartier populaire de l’ouest de la capitale. Reste que, durant des années, un bloc de maisons est restée vide. Alors? Volontarisme optimiste ou casino immobilier? N’oublie-t-on pas trop vite qu’un logement est un bien social avant d’être une marchandise? C’est qu’un locataire, par le seul fait qu’il y habite, contribue, quelles que soient ses moeurs et le montant du loyer, à entretenir ce bien social.
Au niveau communal, de même, le mot d’ordre est à la “moralisation” afin d’attirer la bonne clientèle. Seulement il n’y a plus de bonne clientèle solvable, sinon peut-être au sein des mafias immobilières locales. A ce propos, a-t-on élucidé le mystère des nombreux incendies criminels dans ce même quartier ouest? “Moralisation”. Tel semble être aussi le leitmotiv au niveau fédéral, comme le montre la récente invention des zones P... qui se heurte à l’indignation des collèges de la petite ceinture. La proposition friserait le ridicule si elle ne mettait pas mal à l’aise par sa naïveté cynique. S’agit-il de d’établir des patentes de proxénètes délivrées par l’État, tandis que les lieux plus “tièdes” restent sous l’autorité communale à charge de surveiller ses enfants adonnés au petit commerce. S’agit-il de sauvegarder la moralité des clients? Ou alors, plus simplement, s’agit-il de rembourser certaines dettes par la surexploitation de ceux qui n’ont rien?
Il est vrai que les protégés des communes et de l’État diffèrent sensiblement. L’administration fédérale, ce n’est un mystère pour personne, est plutôt flamande et catholique. Or comment ne pas reconnaître la manie de cette fameuse “territorialitheid” poussé à l’extrême dans le projet “Vlaanderen 2002”? Il s’agit rien moins que de faire face à la paresse légendaire des citadins des communes populaires en administrant chaque quartier selon sa spécificité sociale et fonctionnelle. Telle est la vision grandiose et révolutionnaire de la capitale de la Flandre. A quand alors une zone officielle pour les homosexuels, les étrangers, les sinistrés d’une faillite industrielle ou les fils de bonne famille? Offrira-t-on aux visiteurs un plan de la ville indiquant clairement cette nouvelle division du travail?
Nul ne sait encore quels seront les maîtres d’un pouvoir bien réel sur une ville qui ne sera qu’une réalité virtuelle. Car cette vision de la ville n’est évidement qu’une image, un fantasme - pessimiste cette fois - en tout cas prêt au pire.
La cité n’est pas plus immorale qu’autrefois, bien au contraire. C’est bien plutôt le retour hypocrite des valeurs morales qui permet d’exploiter une partie de la population. Qui sait si les fonctionnaires n’auront pas bientôt leurs quartiers réservés pour enrichir directement leur patron sans l’intermédiaire d’autres instances jadis tolérées? Seulement, à défaut d’amour et d’eau fraîche, une ville ne saurait vivre de commerce et d’administration. Bizarrement, la partie la plus saine de la cité semble être sa composante industrielle. Faudra-t-il comme jadis contraindre à n’y employer que des femmes et des enfants?
Confinée à ses 19 communes, la Région occupe 20% de la population active et génère 20% du chiffre d’affaire du pays, mais elle ne recueille que 10% des recettes fiscales. Bref, on ne sait plus très bien qui profite de qui. C’est ce dont font aujourd’hui l’expérience les jeunes Flamands proches du Beursschouwburg, tandis que leurs compatriotes et aînés redécoupent le territoire et édictent des codes moraux avec la bénédiction de l’Église. On verra bientôt un haut responsable flamand porter plainte contre sa petite nièce devenue bruxelloise ou contraindre son petit neveu au travail obligatoire. L’on découvrira alors qu’il ne s’agit pas de population et de territoires, mais seulement d’une société suicidaire qui s’acquitte elle-même en réduisant au minimum la peine d’un pédophile, devenue aujourd’hui trois fois moindre que celle d’un jeune voleur de voiture. Reste à savoir, si l’Europe échoue, et par delà tout “façadisme”, ce qu’on va bien pouvoir faire du Berlaymont. Question de choix.

 

Serge KATZ

     
 

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