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Islamophobie(s), 2

Banc Public n° 290 , Avril 2021 , Frank Furet



Différentes institutions chargées d'observer le niveau de discrimination et de racisme en Belgique et en Europe notaient dans leurs rapports de 2011 et 2012 que l'islam souffrait de plus en plus souvent d'une image négative. De ce fait, les communautés musulmanes d'Europe et de Belgique seraient de plus en plus en butte à différentes formes de discrimination et de racisme visant explicitement leur foi.


 

En 2012, Amnesty International a publié le rapport « Choix et préjugés, la discrimination à l'égard des musulmans en Europe », dans lequel l'organisation exprime sa forte préoccupation concernant l'application boiteuse de la loi anti-discrimination. Les musulmans sont souvent victimes de discrimination fondée sur leur conviction religieuse ou philosophique, que ce soit sur le marché du travail, dans l'enseignement, dans le logement, les médias, etc., même dans des pays où cela est interdit par la loi. Amnesty International appelle les institutions européennes et les gouvernements nationaux à s'attaquer d'urgence à pareille discrimination en mettant en œuvre une législation efficace, une politique spécifique et des mesures ciblées.

 

Le rapport annuel Diversité 2011 du Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme dressait le constat d'une intolérance croissante fondée sur les différences culturelles et religieuses: «Le débat sociétal et concernant l'intégration est actuellement très axé sur l'islam, et les musulmans sont souvent représentés de façon négative, ce qui constitue un terreau fertile pour les préjugés et les sentiments de haine. Les déclarations islamophobes foisonnent également sur l'Internet. C'est surtout le constat que ces expressions sont de plus en plus présentes sur des sites Internet ou forums de discussion qui ne ciblent pas spécifiquement des utilisateurs aux opinions extrémistes qui inquiète particulièrement le Centre. Cette évolution suggère en effet que les idées islamophobes deviennent monnaie courante.»

 

Le terme "islamophobie" n'est pas apprécié de tous, selon l’ONG britannique Runnymede Trust. Les adversaires de ce terme arguent souvent qu'il s'agit ici principalement d'imposer une correction politique déplacée, qu'un tel usage rend impossible toute critique légitime de l'islam et stigmatise tous ceux qui sont actifs en la matière. Le fait d'être en désaccord avec certaines convictions musulmanes (et par extension religieuses), ou la condamnation de certaines croyances et de leurs conséquences, ne peut pas être automatiquement considéré comme intrinsèquement phobique ou comme indicateur, par définition, de préjugés. Une démocratie ouverte et libre doit constamment offrir des possibilités de critiquer et de contester les idées, les convictions et les points de vue.

Il faut faire une distinction claire entre la critique (religieuse) légitime et l'islamophobie.

 

C'est pour ces raisons que Runnymede Trust n’a pas strictement défini la notion d' "islamophobie", mais a établi une liste de huit critères. Si plusieurs des critères suivants sont fortement présents dans les idées, les mobiles et la manière d'agir d'individus, d'organisations, d'institutions ou d'autorités, ceux-ci peuvent alors être qualifiés d'islamophobes :

 

1. considérer l'islam comme un bloc monolithique, fermé et statique, incapable de s'adapter à des situations nouvelles;

 

2. considérer l'islam comme isolé et "différent", dépourvu d'objectifs et de valeurs communs et partagés avec d'autres cultures, et comme une conviction qui n'est pas influencée par les autres cultures et sur lesquelles elle ne produit aucun effet;

 

3. considérer l'islam comme inférieur à l'Occident et à certaines valeurs qui y sont associées, bref le taxer de culte barbare, irrationnel, primitif et sexiste;

 

4. considérer l'islam comme violent, menaçant, partisan du terrorisme, impliqué de manière active et combative dans un "choc des civilisations";

 

5. considérer l'islam comme une idéologie politique, utilisée à des fins politiques et militaires visant à instaurer son hégémonie;

 

6. rejeter radicalement les critiques que l'islam formule à l'égard de l'Occident;

 

7. faire preuve d'hostilité envers l'islam pour légitimer la discrimination et l'exclusion sociale des musulmans;

 

8. accepter qu'une hostilité affichée envers les musulmans soit un phénomène naturel et ordinaire.

 

Proposition de résolution de 2013

 

Six sénateurs de partis démocratiques, MM et Mmes Anciaux et Talhaoui (Spirit), Khattabi et Piryns (Ecolo/Groen), Laaouej (PS) et Miller (MR) ont déposé le 21 février 2013 une «Proposition de résolution relative à la lutte contre l’islamophobie». Dépourvu de finalité législative, ce texte visait un but purement politique adossé à un concept, l’ " islamophobie", de nature idéologique.


Il invite le gouvernement à «
demander aux procureurs généraux d’ériger en priorité les poursuites judiciaires en matière de discrimination fondée sur les convictions religieuses». Le texte reprenait les huit critères ci-dessus et estimait que si plusieurs d’entre eux «étaient fortement présents dans les idées, les mobiles et la manière d’agir d’individus, d’organisations, d’institutions ou d’autorités, ceux-ci pouvaient alors être qualifiés d’islamophobes».

 

Antisémitisme = islamophobie ?

 

La proposition fondait un de ses principaux moyens sur un parallèle systématique entre "islamophobie" et antisémitisme. Or l’antisémitisme vise les Juifs, non comme adeptes d’une religion mais comme peuple. A contrario, l’islam est, non un peuple mais une religion. Il doit s’en tenir à cela et arrêter de s’ingérer en permanence dans le champ politique. De plus, jamais les musulmans n'ont enduré en Europe de persécutions comparables à celles des Juifs durant les années 1930 et 1940. Rejet de l’islam et antisémitisme constituent deux phénomènes de nature radicalement différente. Les amalgamer procède d’une démarche fallacieuse sur un plan intellectuel.

Islamophobie = xénophobie ?

 

Le texte de la proposition établissait clairement la différence entre l’islamophobie - xénophobe - et la critique de l’islam qui doit être autorisée, comme doit l’être la critique de toute religion, pratique philosophique, idéologie.

Pour les critiques de la proposition, «l’islamophobie n’est pas une haine», et ne décrirait donc que la peur (phobie) envers l’islam, voire une sorte de «haine autorisée» de cette religion, choses qui ne peuvent en soi être répréhensibles et on peut parfaitement détester l’islam et n’avoir «rien contre» les musulmans.

 

Pour Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde diplomatique, refuser la dimension raciste de l'islamophobie est une manière de se voiler la face. «Il est évident qu'il y a un recoupement entre racisme anti-Maghrébins et islamophobie, sans doute renforcé par la visibilité d'une partie de la jeune génération, qui s'affirme "musulmane" sur la scène publique et ne rase plus les murs. Il se développe ainsi un nouveau racisme anti-arabe, porté par une partie des intellectuels et des médias, qui se camoufle sous le drapeau de la lutte contre l'islam», affirmait le journaliste au début des années 2000.

 

Mais il ne faut pas confondre racisme et islamophobie. « Tous les musulmans ne sont pas maghrébins et tous les Maghrébins ne sont pas musulmans. En outre, quand on observe les données du ministère de l'Intérieur, on observe une stagnation du racisme anti-maghrébin, qui a toujours représenté la catégorie la plus importante, contrairement aux actes visant l'islam ou les musulmans, dont la progression est très forte. Il n'y a pas de dynamique commune, bien qu'assez souvent origine et religion s'articulent».

 

Un concept biaisé?

 

Pour ses partisans, estime  Yvon Quiniou, la notion d’"islamophobie" est un "concept heuristique" et donc "scientifique" qui désigne «des préjugés et des discriminations liées à l’appartenance, réelle ou fantasmée, à la religion musulmane». Pour lui, la notion d’islamophobie n’est pas un "concept scientifique" visant une animosité irrationnelle, partisane et injustifiée à l’égard de l’islam; c’est, chez ceux qui l’utilisent, une manière scandaleuse de dévaloriser, de rabaisser la critique, elle justifiée (comme l’ont été bien des critiques des religions) de la religion musulmane : a-t-on parlé et parle-t-on de "christianophobie" quand on dénonce certains dogmes chrétiens ou les violences dont les différentes Eglises chrétiennes ont été coupables entre elles et vis-à-vis du peuple dans l’histoire, bien avant l’islam d’aujourd’hui? Pourquoi deux poids et deux mesures dans l’examen critique des religions, examen critique qui aura fait l’honneur de la raison humaine, spécialement philosophique? Car on aura compris que dans "islamophobie" il y a "phobie", terme qui renvoie à un processus pathologique dépréciatif, sinon à une accusation implicite de "racisme anti-musulman" et ce, sans la moindre justification théorique, puisque les musulmans ne sont pas une race mais des adeptes d’une religion.

Frank Furet

     
 

Biblio, sources...

- Rapport "Islamophobia: a challenge for us all", Runnymede Trust, 1997

 

- "En Belgique, les principales victimes d'islamophobie sont des femmes", Le Soir, vendredi 18 septembre 2020

 

- "Résolution sénatoriale contre l’«islamophobie»: un texte liberticide", Le Rappel, 12 avril 2013

 

- "Proposition de résolution relative à la lutte contre l'islamophobie" déposée par Mme Fauzaya Talhaoui et M. Bert Anciaux et consorts, Sénat de Belgique, session de 2012-2013, 21 février 2013

 

- "Non l'islamophobie n'est pas un concept scientifique mais une injure!", Yvan Quiniou, blog Médiapart, 9 mars 2021

 
     

     
   
   


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