?> Benazir Bhutto, l’exceptionnelle * (2)
Benazir Bhutto, l’exceptionnelle * (2)

Banc Public n° 169 , Avril 2008 , Catherine VAN NYPELSEER



Femme d’un courage extraordinaire. Elle nous a laissé son autobiographie, un ouvrage passionnant, qui fait l’objet du présent article. Suite


Construction d’une femme politique

Sans le coup d’Etat militaire et l’exécution de son père, Benazir Bhutto ne serait sans doute pas devenue une femme politique. Elle se destinait bien au service de son pays, mais plutôt par le moyen d’une carrière diplomatique, la politique lui paraissant dans sa jeunesse une  charge trop lourde. C’est en raison de la nécessité d’assumer la défense de son père, emprisonné et menacé d’être exécuté, qu’elle prit des responsa­bilités dans le parti qu’il avait créé, le PPP (Parti du peuple pakistanais), sous la dictature militaire du général Zia.

Son autobiographie retrace tout ce cheminement, depuis ses études à l’étranger, au temps où tout allait bien, jusqu’à ses longues périodes d’assi­gnation à résidence ou d’emprison­nement, les incarcérations de sa mère, l’exil de ses frères à l’étranger (leurs parents estimaient que les garçons seraient assassinés s’ils restaient au pays)…

On voit également combien elle est consciente de la lutte et des sacrifices de la vie de nombreuses personnes du peuple pakistanais au cours de ce combat politique pour la démocratie: pour donner un exemple, les partisans d’un homme ou d’une femme politique se pressent autour de lui lors des meetings électoraux au Pakistan, pour le protéger des risques d’attentat.

Dans le discours politique de Benazir Bhutto, le bien-être du peuple occupait une place centrale. Elle estimait que «ce n’est pas la volonté de Dieu que notre peuple soit pauvre», «le destin de notre nation n’est pas dans les taudis». Pour elle, «si l’homme de la rue est sûr d’avoir du travail, de pouvoir s’occuper de sa santé, et que ses enfants s’instruisent et réussissent, alors le pays sera prospère» (p. 454).

Une femme au pouvoir…

Un autre aspect intéressant de l’autobiographie de Benazir Bhutto est son immense fierté d’avoir été la première femme à exercer les plus hautes fonctions politiques dans un pays musulman. Sa nomination comme Premier Ministre le 2 décembre 1988 déclencha une polémique parmi les théologiens musulmans, alors que ses adversaires avaient tenté de convaincre l’Organisation de la conférence islamique (OCI) d’exclure le Pakistan pour avoir élu une femme pour le diriger. La controverse passionna les théologiens de différents pays. Un grand théologien saoudien «décréta qu’il était contraire à la loi islamique qu’une femme dirige un pays musulman» (p.554). Mais des théologiens du Yémen, de Syrie, d’Egypte et d’Irak, vinrent à sa rescousse et désamorcèrent le conflit.

L’élection de Benazir Bhutto eut un grand retentissement dans le monde musulman, et constitua un «désaveu formel» pour «les obscurantistes qui prêchaient que la place de la femme était entre les quatre murs de sa maison»; le Pakistan, et le reste du monde musulman, «inaugurait un ordre nouveau et audacieux, où le principe d’égalité des sexes devenait une réalité» (pp. 535-536).

Vie privée, vie publique

Sa condition de femme joua un rôle en plusieurs occasions, notamment (vraisemblablement) lorsque le régime militaire décida, à la surprise générale, de fixer des élections quatre jours après l’annonce de sa première grossesse, à une date coïncidant avec celle prévue pour l’accouchement, après que ses services de renseignement aient tenté de se procurer son dossier médical!

Lors de sa deuxième grossesse, alors qu’elle était Premier ministre en fonction, l’opposition tenta d’obtenir sa destitution pour le motif que les institutions pakistanaises ne prévoyaient pas que le chef du gouvernement puisse prendre un congé de maternité, ce qui provoquerait soi-disant une vacance du pouvoir telle que «tout l’appareil d’Etat s’effondrerait nécessaire­ment» (p. 13).

L’opposition lança alors un ordre de grève pour contraindre le Président de la république à révoquer le gouvernement. Appliquant alors une des leçons de son père qui lui avait appris qu’ «en politique, il est essentiel de savoir choisir le bon moment pour agir», elle décida – après avoir consulté son gynécologue qui lui assura que son enfant était arrivé à terme – d’accoucher par césarienne la veille du jour prévu pour la grève générale! Pendant que les messages de félicitations arrivaient du monde entier, «les grèves firent long feu et la campagne de l’opposition tomba à plat» (p. 15).

D’autres interactions entre sa vie privée et sa vie publique furent beaucoup plus douloureuses, comme le fait d’avoir dû se séparer de ses deux premiers enfants encore tout jeunes pour les mettre en sécurité à l’étranger lors de la période troublée qui suivit le limogeage de son gouvernement en août 1990, ou le fait d’avoir été privée pendant six années de son mari, emprisonné sous prétexte de corruption, ce qui l’empêcha d’avoir d’autres enfants comme elle l’aurait souhaité.

Son ½uvre

Benazir Bhutto était particulièrement fière de ses réalisations dans le domaine économique:

- décentralisation de l’économie et suppression de lourdeurs administratives, comme la nécessité de l’approbation par le ministre des Finances de tout prêt supérieur à 5.000 dollars;
- privatisations de certaines parties du secteur public;
- électrification de nombreux villages;
- construction de routes;
- généralisation de l’adduction d’eau potable;
- installation d’un réseau de télécommunications par fibres optiques;
- introduction des GSM;
- diffusion de chaînes de télévision d’information étrangères comme CNN;
- grands projets comme la construction du port de Gwadar, des barrages, une mine d’or et de cuivre;
- promotion du tourisme;
- simplification des règles d’investissement;
- légalisation des banques d’affaires privées et des compagnies d’assurance;
- investissements dans le secteur social, principalement dans la construction de 18.000 écoles primaires et secondaires, etc.

Droits des femmes

Des avancées importantes ont été engrangées dans le domaine du droit des femmes, qui lui tenait particulièrement à c½ur:

- nomination de plusieurs femmes ministres;
- institution d’un ministère du développement féminin;
- mise en place d’une banque de développement pour les femmes, et contrainte sur les banques traditionnelles pour qu’elles acceptent de prêter de l’argent aux femmes;
- création d’organismes de formation pour sensibiliser les femmes au planning familial et à la contraception;
- suppression de l’interdiction pour les femmes de participer à des manifestations sportives internationales…

Ce qui subsiste

Le gouvernement de Nawaz Sharif, qui fut mis en place après la campagne électorale de 1990 consécutive à la destitution injustifiée de Benazir Bhutto – campagne qui fut pour elle une mascarade: des centaines de militants du PPP furent emprisonnés, et certains furent torturés; le PPP n’avait accès à aucun média; l’ISI (Inter Service Intelligence, le renseignement pakistanais) finança le parti de son adversaire Nawaz Sharif, le dauphin du général Zia (décédé en août 1988 dans un accident d’avion militaire) ainsi que la corruption de dirigeants locaux du PPP pour qu’ils quittent le parti – démantela une grande partie des réformes qu’elles avait instaurées en faveur des femmes, notamment les dispensaires et les centres de planning familial, et réalisa des coupes sombres dans le domaine de l’éducation.

Pourtant, une nouvelle récente provenant du Pakistan apporte une note positive: c’est une femme qui a été désignée à la présidence de l’Assemblée nationale pakistanaise, Fahmida Mirza (Le Soir du 19 mars 2008). Il s’agit d’une députée du PPP âgée de 51 ans dont la carrière politique a débuté en 1997 suite aux suspicions de corruption visant son mari.

Par ailleurs, la nouvelle Assemblée nationale ne comprend plus aucune femme portant la sinistre burqa…

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

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(*) Benazir signifie «l’exceptionnelle» en pakistanais.

Benazir Bhutto Fille de l’Orient

Autobiographie traduite de l’anglais

Editions Héloïse d’Ormesson
Janvier 2008
596 pages – 29,35 Euros

 
     

     
   
   


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