?> UNE AUTRE CULTURE ARABE
UNE AUTRE CULTURE ARABE

Banc Public n° 243 , Décembre 2015 , Catherine VAN NYPELSEER



Une des ambitions de Georges Corm dans son dernier livre, "Pensée et politique dans le monde arabe", est de montrer que la culture arabe ne se réduit pas à la religion islamique, mais est en fait bien plus riche et diversifiée. Son livre ne se réduit pas du tout à une présentation de la culture arabe; il tente également de mettre en évidence les influences ressenties et exercées par celle-ci, s'interroge sur les causes du retard de développement des pays arabes et de leurs échecs politiques et militaires.

La distinction entre pensée arabe et pensée islamique


 

 

La culture arabe est bien plus diversifiée que la culture islamique. Il faut "bien distinguer pensée religieuse musulmane et pensée politique arabe" (p. 41). Dans cet ordre d'idées, Georges Corm estime que l'expression "civilisation arabo-islamique" est source de confusion, et ne devrait être appliquée qu'à la grande civilisation islamique classique, la seule à pouvoir être qualifiée d'arabo-islamique "du fait du rôle majeur joué par les conquérants arabes munis de la nouvelle prophétie coranique (…)" (p. 42).

 

L'identification entre l'identité ethnico-nationale et l'identité religieuse "constitue l'une des plus grandes confusions intellectuelles dont souffre la pensée arabe et ses tourments trouvent largement leur origine dans cette question épistémologique de base". Il estime en corollaire que "le repliement ces dernières décennies sur l'identité religieuse au détriment d'une identité culturelle plus vaste et plus riche est un écueil majeur dans l'épanouissement des sociétés arabes"(p 43).

 

Les deux origines principales de ce phénomène sont pour lui:

 

- l'instrumentalisation du religieux par les pouvoirs en place pour brider la liberté de penser;

- une compensation dans la psychologie collective à tous les échecs.

 

Influences réciproques avec l'Occident

 

Une autre des thèses développées dans ce livre est l'intérêt réciproque et les échanges nombreux entre les cultures arabes et occidentales, au cours des siècles. Pour Georges Corm, la culture arabe "loin d'être une culture fermée, sera très longtemps ouverte et curieuse des autres civilisations" (p. 28).

 

L'autoritarisme dans le monde arabe

 

Loin de provenir de l'identité arabe, l'autoritarisme, voire parfois le quasi-totalitarisme des Etats modernes de la région a deux sources ignorées:

 

- le problème de la légitimité des Etats modernes issus du démembrement de l'empire ottoman;

- la domination des économies de rente (rente pétrolière, revenus du canal de Suez, etc.), qui a contrecarré l'industrialisation et engendré de l'exclusion sociale et du chômage.

 

A l'appui de cette thèse, il cite les travaux d'un intellectuel égyptien, Nazih Ayubi, qui s'est interrogé sur l'autoritarisme dans les Etats arabes et incrimine également la faiblesse des Etats, en réfutant qu'il existerait une "essence culturelle" expliquant les dérives de l'Etat arabe.

 

Il mentionne également dans les travaux d'un autre intellectuel arabe, l'économiste algérien Ahmed Henni, qui a établi le lien entre le "syndrome islamiste" et la rente pétrolière dont bénéficient de nombreux Etats arabes et musulmans dans un ouvrage, "Le syndrome islamiste et les mutations du capitalisme" publié en 2012.

 

Cette problématique avait été soulevée dès 1975 par un autre économiste algérien, Abdelkader Sid-Ahmed, dans un livre intitulé "L'économie arabe à l'heure des surplus pétroliers".

 

Economie de rente

 

Elle paralyse l'industrialisation, concentre d'énormes moyens financiers dans des groupes proches du pouvoir, alors que de nombreux jeunes sont réduits au chômage. Des ONG humanitaires islamiques se développent sur ce terrain fertile des populations d'exclus urbains et ruraux.

La pensée islamisante antinationale

 

L'antinationalisme arabe de nature islamique va se développer pendant la deuxième moitié du XXe siècle, dans le contexte de la guerre froide et des régimes dictatoriaux nationalistes et socialisants "qui dominent alors la scène arabe" (p. 219).

 

Il s'agit alors de "lutter contre l'extension de l'idéologie communiste dans les rangs de la jeunesse du monde arabe". Il faudra donc "réislamiser" les sociétés arabes pour "les rendre imperméables à la doctrine marxiste anti-impérialiste".

 

Pour Georges Corm, ce mouvement est soutenu par une alliance qu'il estime contre nature entre des pays industriels développés, dont les Etats-Unis, et les monarchies arabes conservatrices comme l'Arabie saoudite. Celle-ci "s'est dotée d'un régime politique et religieux particulièrement autoritaire" doté d'une police religieuse qui exerce un contrôle permanent quotidien" sur tous les habitants du royaume et y interdit toute liberté de culte.

 

Dislocation

 

Depuis 2011 et les évènements du "printemps arabe", on assiste à un phénomène de "quasi-effondrement des consensus sociaux qui ont régi la vie des sociétés arabes depuis les indépendances" (p. 318). Pour Georges Corm, la cause de cet effondrement est à rechercher dans les ambitions des mouvances islamistes et les manipulations qu'elles subissent de la part de régimes arabes, de puissances régionales comme la Turquie ainsi que dans "l'appui direct ou indirect accordé par les Etats européens et les Etats-Unis à certaines de ces mouvances", et leur audience médiatique.

 

Le spectacle politique offert par la plupart des sociétés arabes aujourd'hui est celui de l'affrontement entre d'une part "une pensée ouverte et critique essentiellement laïque" et le réformisme religieux "qui plonge ses racines dans l'œuvre des grands ancêtres du XIXe siècle et du début du XXesiècle", et, d'autre part, "une pensée fermée, encapsulée dans l'imaginaire d'un patrimoine théologico-politique des premiers temps de l'islam qu'il conviendrait de ressusciter".

 

Le champ politique est depuis des dizaines d'années envahi par les discussions théologiques sur les spécificités de l'islam dans les milieux académiques et médiatiques, en Europe et aux Etats-Unis comme dans le monde arabe.

 

Les révoltes arabes de 2011 ont en fait "permis aux forces du 'maccarthysme religieux' de partir à l'assaut du pouvoir dans les Etats où il n'était plus possible d'arrêter la nouvelle vague révolutionnaire".

 

Spécificité arabe?

 

Georges Corm réfute la thèse d'une spécificité arabe dans ces errements. Pour lui, d'autres régions du monde ont connu "des dérives similaires à une échelle démographique et géographique encore plus importante" (p. 320).  Comme le nazisme en Europe, la prise de pouvoir communiste en Chine, les coups d'Etat militaires en Amérique latine, etc.

 

Instrumentalisation du religieux

 

Pour lui, il faudrait prendre acte de ce que "l'instrumentalisation du religieux dans la gestion politique des sociétés arabes n'a eu que des résultats catastrophiques" (p. 321). Elle n'a d'ailleurs pas donné de meilleurs résultats dans l'histoire du christianisme, comme par exemple la chasse aux hérétiques lors de l'inquisition ou la vente des indulgences qui entrainera la révolte protestante qui fut suivie d'un siècle de guerre civile en Europe.

 

Appel à la jeunesse arabe

 

En conclusion, Georges Corm lance un appel à la jeune génération arabe "à se libérer des carcans intellectuels dans lesquels les ont enfermés d'un côté les islamophiles, de l'autre les islamophobes racistes".

 

Il l'incite à réfléchir sereinement aux mécanismes de développement économique et social qui permettent une nouvelle approche qui ne reposerait ni sur le paradigme religieux ni sur le paradigme économique néolibéral, qui a consolidé l'économie de rente, favorisé le chômage et "créé des inégalités sociales d'une ampleur exceptionnelle" (p. 324).

Il convient donc "d'échapper aux différents récits clichés qui courent sur le monde arabe et son rapport à la religion" (p. 325).

 

Développer les universités

 

A cette fin, les universités du monde arabe devraient être dotées de beaucoup plus de moyens financiers. Elles devraient "recentrer leurs programmes" afin de mieux étudier les besoins de leurs sociétés, notamment des classes défavorisées, et de diplômer des scientifiques et des techniciens adaptés aux besoins économiques et sociaux de leurs sociétés, ainsi que pour "approfondir les connaissances sur les différentes facettes de la pensée arabe" (p. 324).

 

Conclusion

 

Le livre présente de nombreux aspects de la culture arabe et des évolutions politiques des pays arabes. On est frappé par l'optimisme qui s'en dégage quant aux possibilités pour ces sociétés d'emprunter d'autres voies que celles du retour au religieux sectaire pour résoudre les problèmes qui leur sont posés.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

Pensée et politique dans le monde arabe

Contextes historiques et problématiques, XIXe-XXIe siècle

par Georges Corm

Editions La Découverte

Avril 2015

326 p.  25,95 €

 
     

     
   
   


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